Hella S. Haasse : La Chasse aux étoiles
Etrange destinée que ce roman dont l’auteure a même perdu le manuscrit et dont les seules traces que l’on connaisse, ce sont celles de la parution sous forme de feuilleton dans un journal local. Reconstituer quelques vingt ou trente ans à partir de ces traces le roman est une véritable gageure : comment retrouver les circonstances qui ont préludé à la création de l’œuvre ?
Et pourtant, malgré ce réel handicap, comme il est séduisant ce roman !
Histoire simple, dont on retrouve la base dans de nombreuses autres œuvres littéraires, jusque et y compris dans le monde de la BD ; il s’agit donc de découvrir un trésor en récupérant quelques objets (des étoiles en grenats), lesquels mis ensemble doivent en fournir la localisation. Nous avons donc droit à tous les ingrédients de cette chasse aux étoiles : l’origine bien évidemment, c’est la rivalité fratricide, quelques siècles auparavant entre deux branches d’une même famille ; et comme de juste, c’est ici la lutte entre le narrateur (le bon, l’ultime descendant de la branche qui s’est fait spolier !), et la tante, la méchante le dernier maillon de l’autre branche.
Chacun des deux est entouré de personnages bons (lorsqu’ils sont du côté du narrateur) et méchants (lorsqu’ils secondent la tante) ; et tous les coups seront permis pour avoir la possession de ces étoiles tant désirées.
La fin, ou plutôt la première fin est à la fois immorale, puisque ce sera la tante qui l’emportera, et complètement morale, puisque grâce au narrateur, le trésor n’est pas un bien matériel, mais une grande leçon pleine de sagesse.
Et en ce sens, le lecteur est déçu, frustré qu’il est de voir que ce conte de fée n’est qu’une toute bête leçon de morale et que le rêve qu’il s’est forgé tout le long de ce roman, de la découverte d’un trésor fabuleux (et on n’est pas sans penser au « trésor de Rackham le Rouge » de Tintin !) disparaît comme bulles de savon.
Heureusement, il y a la dernière page, la seconde fin.
Et celle-là, défense de la divulguer ; mais elle permet de nous montrer alors l’art de cette romancière néerlandaise ; de nous faire toucher du doigt (et surtout des yeux) la force de persuasion des mots ; car il est puissant son verbe, au point de nous faire croire en la réalité de ce conte qu’elle invente à chaque page.
Car elle est puissante cette construction dont les rebondissements n’ont rien d’artificiel, et semblent n’être que la suite logique de tout ce qui précède.
Car ils sont puissants ces personnages ; le narrateur, héros romantique attardé, cette Titia si séduisante, ou encore la naïve et très fidèle Maria ; et même les méchants, la tante, la première d’entre eux, réussissent à plaire ou tout au moins à nous intéresser, bien sûr par effet de miroir : contraste avec les bons ; mais pas seulement pour cela : leurs manœuvres ne sont pas gratuites, elles correspondent à une logique, à un sens de déduction, bref à des qualités qui confèrent au roman une grande valeur narrative.
On aura droit aussi à de très grands moments : la séquence du médium, ou la scène de mariage avorté. Et je m’étonne que tous ces épisodes ne nous mettent pas la puce à l’oreille, et ne nous fassent pas découvrir la véritable fin… ce qui montre aussi la grande valeur de l’auteure comme romancière.
Malgré ses soixante ans, ce roman n’est absolument pas daté, ce qui finalement réjouit les amoureux de la littérature (et donc des arts) que nous sommes, car au fond un des critères qui permet de définit une oeuvre d’art n’est-ce pas ce simple fait qu’elle soit toujours d’actualité et qu’elle puisse « émouvoir » toutes les générations à venir ?
PS Editions Actes Sud, 2011, 295p. 22,50€