Esther Heboyan Les passager d'Istanbul Neuf nouvelles pour toile de fond les arméniens turcs ; des souvenirs d'enfance, mais aussi une réalité où se mêlent nostalgie et fierté d'appartenir à une communauté pas comme les autres. On les lit aussi bien avec l'intérêt que pourrait porter un ethnologue qu'avec celui d'un réalisateur en quête d'un scénario; comme par exemple, l'histoire de ce boucher qui va voir tout le fruit de son travail détruit pour une reconnaissance de dette de jeu faite à un ivrogne, ou encore de ce pauvre bougre qui n'arrive pas à joindre les deux bouts, allant d'un boulot à un autre et qui n'a d'autre solution que de partir loin là-bas, en Europe, en Allemagne. Mais ce qui frappe le plus, c'est cette résignation à être des minoritaires : et la dernière nouvelle, celle qui donne le titre à ce recueil, est d'une lucidité qui touche le lecteur... français par ce jugement qu'il lance, appel à peine déguisé : "Qu'on se le dise : La France restera toujours un refuge pour les économiquement démunis et les politiquement menacés. A moins d'une catastrophe naturelle ou nucléaire, il y aura toujours des gens qui rêveront de la France. Alors en ce qui concerne les personnes ayant trouvé un emploi ou vivant en couple mixte, ne serait-il pas plus simple de régulariser leur situation administrative ? Qui s'en offenserait et au nom de quoi ?"Prière, peut-être en forme de plaidoyer pro domo, mais bien plus encore révélatrice de ce que à quoi peut aspirer chaque être humain (on a encore à l'esprit cet autre axiome qu'un certain Dante Alighieri écrivait, il y a quelque neuf siècles :"Ma patrie, c'est là où je me sens bien". On ne peut alors que s'étonner qu'il y ait encore de si nombreux politiques en France qui osent penser le contraire ... comme si les Français et la France constituaient depuis des siècles une entité en soi, une originalité, exempte de tout mélange ! Car en définitive, et c'est l'une des grandes leçons de ces nouvelles, c'est bien que violence culturelle est bien la plus grande des violences, lorsqu'une culture dominante entend étouffer toutes les minoritaires qui la côtoient. A l'heure où l'on dit et entend dire beaucoup de choses sur la Turquie et ses différentes composantes, arméniennes, kurdes ..., ces nouvelles écrites par une émigrée, même si elles ne sont géniales (mais le prétendent-elles ?) doivent être lues pour ce qu'elles sont : témoignage et appel à la raison de la part de ceux qui détiennent le pouvoir !
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