Yasmina Khadra : ce que le jour doit à la nuit
Younes, fils de paysans très pauvres du fin fond de l’Algérie, suit ses parents à Oran. Réalité sociale très dure, dans les années 30, pour ces Algériens immigrés chez eux : conditions de vies lamentables, et un père qui n’arrive qu’à grand’peine à pourvoir aux besoins élémentaires de sa famille.
En désespoir de cause, Younes va être pris en charge par son oncle : pharmacien, il a parfaitement réussi à s’intégrer à la société coloniale. Il va donc donner à Younes, Jonas, une éducation européenne. Le jeune Jonas se fera des ami(e)s européen(ne)s ; mais il sera tout le temps partagé entre ses racines algériennes profondes et ce vernis culturel ; c’est aussi ce qui expliquera ses échecs sentimentaux, d’Isabelle à Emilie.
Survient la guerre d’Algérie, il peinera encore à trouver ses marques dans ce conflit qui le déchire au plus profond de lui-même, tiraillé qu’il est dans son appartenance à ces deux cultures qui s’affrontent…
La fin ? Le roman s’achève sur la même interrogation et surtout sur la même solitude qu’au début : l’impossible quête du bonheur.
Eliminons tout de suite les quelques petits défauts (des longueurs, en particulier dans le chapitre intitulé Emilie, ou encore des mots qui détonnent dans une langue pourtant parfaitement maîtrisée) pour ne nous attacher qu’à ce qui donne toute sa valeur à ce roman.
Et en tout premier lieu cette description sociale qui est d’une remarquable justesse : l’expérience tragique du paysan qui voit sa récolte brûler dans un acte criminel (des colons peu scrupuleux qui lui volent ainsi sa terre !), cette vie misérable dans un bidonville d’Oran ; mais aussi ce climat de violence où la lutte pour la vie prime sur tout autre sentiment ! (poignantes ces pages où le père de Younes se fait agresser et voler les quelques sous par un petit voyou !)
D’une justesse aussi cette description de la société coloniale française : le cynisme de ces colons pour qui les arabes ne sont que des moins que rien ! et quand cela se reporte sur le plan sentimental, c’est Isabelle qui abandonne froidement Younes lorsqu’elle découvre qu’il est arabe !
D’une justesse encore l’attitude des arabes face au colonisateur ; l’humilité et aussi le fatalisme de ceux qui, grâce à leur intelligence et à des conditions favorables, ont su intégrer le monde européen. Et puis les révoltés, ceux qui vont entreprendre la guerre d’Indépendance ; leur fanatisme qui n’a d’égal que leur audace et leur conviction (étonnant le dialogue entre Younes et Jelloul, un ancien domestique arabe qui a pris le maquis).
L’autre grande force de ce roman c’est l’exploration de l’être humain et de sa vie affective, au travers de l’histoire de Younes/Jonas. Il est impossible de ne pas être touché par la vérité qui s’en dégage.
Vérité dans ces relations amicales, celles qui se nouent dans l’adversité entre Younes et Ouri, mais aussi celles qui marquent toute l’adolescence, cette bande de quatre copains qu’ils forment et qui va perdurer jusqu’au soir de leur existence pour certains ; amitié forgée dans le meilleur comme dans le plus douloureux, amitié tellement solide qu’elle saura résister aussi aux conflits majeurs que le monde extérieur peut vous imposer : en l’occurrence la Guerre d’Algérie.
Vérité aussi dans cette quête amoureuse ; de ces amours enfantines qui ne disent pas encore leurs noms et qui nous émeuvent parce qu’elles nous renvoient à ce paradis perdu, celui de notre enfance. Mais aussi de ces amours troubles, celles qui sont la découverte de ce monde souterrain et pourtant guide majeur de notre existence, la relation éphémère entre Madame Cazenave et Jonas étant sans nul doute l’un des moments centraux de cette découverte. Sans oublier cet amour impossible, celui entre Emilie et Jonas, … et osons cette comparaison, ce serait presque la matérialisation au 20e siècle de Dante et Béatrice (j’en vois déjà qui vont sourciller, que dis-je sourciller, hurler, me vouer aux gémonies pour un tel blasphème … et pourtant …)
Sans oublier, bien évidemment cet amour pour les êtres proches : son père, qui, malgré tous ses défauts, restera toujours le père, sa mère, et son oncle et sa tante …
Vraiment un grand roman qui devrait impressionner et enthousiasmer bien d’autres lecteurs que ceux qui ont vécu le passé récent de l’Algérie !!!
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