Elise Fischer : Un rire d’ailleurs
Son mari l’ayant quittée, et ses enfants ayant pris leur envol, Dominique se retrouve, la soixantaine passée dans la maison de son enfance. Mais elle a une grave maladie, et est assistée par une infirmière Lucie, très gentille et prévenante. Puis un jour, elle reçoit une lettre qui la stupéfie : elle reconnaît l’écriture de sa sœur Lou, décédée tragiquement, quelques vingt ans auparavant. Cette lettre sera suivie de quelques autres. Grâce à elles, Dominique va se replonger dans son enfance, entre une grand-mère très dure et une mère tout autant rigide ; mais surtout elle va avoir l’occasion de se pencher sur le drame de sa jeunesse : la mort de l’autre de ses sœurs, un jour, sur le canal qui bordait leur maison …
Ce roman très bien construit sait amener progressivement ce qui sera le dénouement tout autant tragique de cette destinée, celle de cette femme qui a semblé tout avoir, carrière et vie personnelle, mais qui en fait n’a été que l’illusion d’elle-même. On admire l’art avec lequel l’auteure introduit ce qui pourrait embler n’être qu’un artifice, ces différentes lettres et met en place la toile finale à laquelle ne pourra échapper Dominique.
Il y a aussi une analyse de la vie familiale : les relations entre sœurs (mais qui pourraient très bien être celles entre frères) ; comment elles sont capables à la fois d’être complices de situations dangereuses pour elles-mêmes, mais aussi d’être les pires rivales possibles (y compris et surtout en amour !),mais encore d’être les plus indifférentes au moment ou au contraire, il faudrait être le plus solidaire.
Analyse encore de la famille comme structure où, surtout dans les années 6O, la société évoluait à très grande vitesse, et qu’étaient inévitables les conflits intergénérationnels ; différences d’appréciations entre grands parents et parents, mais aussi entre parents et enfants ; et ces différences d’appréciations n’épargnaient guère les enfants entre eux. En témoignent les attitudes très contrastées que chacune des deux sœurs, Dominique et Lou, ont face à l’amour et à l’acte sexuel.
Enfin aussi, une très grande réflexion sur la place de l’humain dans la société : qu’est-ce que cela peu bien signifier de vivre dans un groupe, surtout lorsque les composantes sont hétérogènes (Lou, fille de paysan qui va tout faire pour épouser un noble, mais aussi Dominique qui, en voulant accéder à une « notoriété » intellectuelle va mettre en péril son ménage.). Accessoirement, mais non sans intérêt, une légère interrogation sur la place de la religion et de la façon dont elle permet ou non d’appréhender le monde.
Un roman qui non seulement se laisse lire, ce qui déjà est une réussite en soi, mais qui aussi nous permet de réfléchir, et lorsque le tout se lie à une histoire qui vous arracherait presque des larmes à la fin, alors on a tous les ingrédients pour un bon roman … sans oublier, pour les amoureux de la musique , la référence au Requiem de Fauré ou encore aux Quatre Saisons de Vivaldi, œuvres qui, bien que connues ou archi connues, ne peuvent laisser indifférents.