Allan Benett : La reine des lectrices
Allons bon, quelle est cette lubie qui frappe la Reine d’Angleterre qui devient tout à coup une lectrice assidue, lui faisant trouver fades ces habituelles occupations et négliger par moments l’un des protocoles les plus stricts de toute l’Europe ?
Et quelle est donc cette autre lubie, découlant de la première qui va la saisir et lui imposer de devenir à son tour écrivain ?
Il nous agace, au début, cet Allan Benett, avec sa fable : elle sent trop la facilité et l’on craint de tomber dans cette littérature de passe-temps qui envahit trop de rayonnages. Mais, mine de rien, il nous entraîne dans un autre univers : celui du passionné de lecture dont l’amour est tel qu’il ne peut s’en passer, et qu’elle doit combler chacun de ses moments dits libres.
Il me plaît bien alors cet Allan Benett dans son audacieuse tentative de démystification du pouvoir, à commencer par le plus représentatif : celui que détient la royauté. Ne nous y trompons pas, car quand la reine commence à se lasser de ses activités rituelles, inaugurations et autres banquets, ce n’est pas l’activité en tant que telle que dénigre l’écrivain, mais bien le fait que pour qu’elle ait lieu, il faille impérativement faire appel au pouvoir suprême : c’est donc une dénonciation sans appel du pouvoir relégué au rang de potiche (tiens, tiens, cela ne vous rappelle-t-il pas les critiques de la toute jeune Vème République contre le rôle du Président de la République sous les IIIème et IVème Républiques ?).
Mais revenons à notre très chère Albion, ne croyez pas que cet Allan Benett ne porte ses coups que contre le pouvoir institutionnel de la Royauté ! Oh que nenni ! Quelles sont dures les pointes qu’il lance contre l’illettrisme, ou plutôt l’absence de culture littéraire des soit-disant grands qui nous gouvernent réellement : à commencer par le premier ministre lui-même de sa très gracieuse majesté !
Et par delà cette charge, en arrive une autre tout autant sournoise, insidieuse et qui porte avec force : celle des rouages politiques ; regardez comment sont finement décrits les comportements des ministres et sous-ministres qui calquent leurs attitudes sur celles de ceux qui les ont nommés ? regardez comment sont évoquées les intrigues : l’ignorance (représenté par l’un des conseillers particuliers de la Reine !) qui veut éliminer le savoir, c’est—à-dire le page qui conseille la reine !
Il serait trop facile (et sans doute trop chauvin !) que de rappeler les goûts littéraire dudit Allan Benett : De Jean Genet à Proust (tant pis je laisse cette formule qui aurait du être inversée ). Plus intéressant est de souligner le cheminement que va suivre la reine comme lectrice ; d’abord la lecture considérée comme source d’enrichissement personnel, parce que lui faisant découvrir des domaines inexplorés et infinis de l’humain et de la création humaine, mais aussi parce que tout à coup elle prend conscience qu’il lui faut à son tour franchir le pas, et devenir aussi écrivain … mais vous admirerez l’art de la fin de ce roman : absolument génial, et tellement … mais non, il ne faut pas en dire plus, vous m’en voudriez de gâcher votre plaisir !
Commentaires