Umberto Eco : Baudolino
Avril 1204, dans Constantinople aux mains d’une soldatesque barbaresque Baudolino, se raconte à un ami de fortune, Niceas. Jeune paysan, il s’est fait remarquer par l’Empereur Frédéric Barberousse qui l’inclut dans sa cour. Il va donc connaître une ascension sociale telle qu’il pourra donner de sages conseils à l’empereur lui-même. Mais l’oeuvre de sa vie, c’est la découverte de ce lointain empire où règne le fameux Prêtre Jean …
On retrouve dans ce long roman tout ce qui fait la force des autres romans, du « Nom de la Rose » à « L’île du jour d’avant » : une extraordinaire richesse d’invention, et une non moins grande facilité d’imagination. Et comme dans les romans cités, il y a la même magie : on en arrive à croire à toutes ces fables que l’auteur tire de son cerveau ; on a beau se dire que c’est impossible, que toutes ces descriptions, c’est un peu comme ces animaux fantastiques que la sculpture médiévale nous offre … eh bien précisément de même que nous nous laissons séduire par tous ces chapiteaux invraisemblables qui ornent nombre d’églises romanes ou gothiques, de même nous sommes fascinés par toutes ces aventures qu’Eco nous débite avec un étonnant naturel, comme si …
Oui, comme si … replongés dans l’univers fantastique du moyen-âge, nous avions perdu toutes nos capacités de penser d’homme moderne et que nous réagissions comme un contemporain de Frédéric Barberousse et de Baudolino !
Et c’est là aussi le second aspect passionnant de ce roman : Eco nous avait habitués, avec le Nom de la Rose, à une érudition poussée jusque dans ses moindres détails pour évoquer le contexte historique de son récit, eh bien dans Baudolino nous retrouvons ce même souci, au point que là encore nous faisons totalement corps avec l’histoire … je devrais presque écrire Histoire : nous nous intégrons parfaitement dans les rivalités de ces villes italiennes des 12 et 13e siècle, Milan, Pavie, Gênes … toutes ces cités à la recherche d’un pouvoir que l’Empereur leur a su si bien confisquer !
Mais le meilleur de ce roman reste bien la personnalité de Baudolino : hâbleur, orgueilleux, menteur, il a presque tous les défauts et malgré cela, il s’attire inéluctablement notre sympathie, jusque dans son entêtement à vouloir retrouver le Royaume du prêtre Jean. Nicéas a beau émettre de nombreuses réserves sur la véracité de tous ses récits, et par là-même nous mettre en garde contre la fascination que pourrait exercer sur nous Baudolino, il n’empêche que nous succombons et que nous nous laissons emporter par la vie excitante de Baudolino et par toutes ses aventures qui vont du plus tragique au plus rocambolesque, de l’émoi amoureux le plus raffiné à la barbarie la plus effrénée.
Il faudrait s’interroger sur ce qui nous pousse à croire l’incroyable, à épouser l’impossible ! Est-ce au même titre que tout ce qui est fantastique, l’esprit humain est d’autant plus enclin à le croire que la réalité à laquelle il est confronté chaque jour est terne, monotone, et absolument pas sujette au rêve ? Et si nous rentrons si bien dans la peau de Baudolino n’est-ce pas parce qu’il nous permet tout ce que nous n’oserions pas en temps ordinaire ?
Bref, il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman, et pourtant, cette relecture m’a quelque peu laissé sur ma faim, comme si les composantes de ce charme commençaient à s’émousser, et que s’évanouissait un peu de son irrésistibilité ! Allez savoir pourquoi !
Qu’il est dur de commencer à douter de ce qu’on chérit !
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