Carlo Emilio Gadda : La connaissance de la douleur
S’il y a un auteur qui ne se lit pas facilement, c’est bien Gadda.
Non qu’il ne sache raconter, ou que son histoire soit ennuyeuse, non bien au contraire !
En fait c’est sa langue qui est particulièrement ardue (et j’avoue que je ne voudrais pas le lire en Italien de perdre une grande partie de sa saveur !) ; ardue par sa construction élaborée jusque dans les moindres détails ; ardue aussi par le choix du vocabulaire d’une incroyable richesse (n’hésitant pas à inventer des néologismes s’il en ressent le besoin !) ; ardue aussi parce que son texte est bourré de références historiques et culturelles que soulignent de temps à autre (mais pas constamment) le traducteur dans quelques notes ; ardue aussi où l’humour voire le burlesque arrivent à tout bout de champ de façon totalement inopinée (prenez par exemple l’épisode de la foudre qui frappe une puis deux maisons …)
Bref un texte qui requiert une attention très soutenue si on veut en déguster toute la saveur. Comment rester insensible à toutes ces citations de Virgile à Dante et qui vous arrivent au moment où vous vous y attendez le moins !
Mais l’histoire ? A première vue très superficielle, voire insignifiante. Dans un pays d’Amérique Latine, au nom bizarre, un jeune homme atteint d’une maladie psychique rend la vie impossible à sa mère jusqu’au moment … mais vous ne connaîtrez jamais la fin, puisqu’il s’agit là d’un roman inachevé (et sans doute volontairement).
Mais ce n’est pas l’histoire en elle-même qui nous captive, mais bien tout ce qui tourne autour d’elle ; cette société imaginée mais dont les individus sont tellement proches de nous, leur sens de la roublardise (l’ancien militaire qui essaie d’obtenir une pension d’invalidité en feignant la surdité !) ou leur sens de la revendication sociale (le péon qui n’accepte plus de travailler pour rien et qui exige un salaire. Cette société imaginaire ne sert qu’à mieux décrire celle que Gadda dans les années 1920-1930 avait sous les yeux dans on Italie natale ; du reste, personne n’est dupe (et Gadda le sait bien lui-même le premier), il suffit de voir toutes les références à sa Lombardie natale : le nombre de fois où les évêques de Milan (par exemple) sont cités, sans oublier toux ces poètes ou écrivains italiens du 19e siècle (de Leopardi à Parini en passant par Manzoni).
Quant aux personnages !
Passionnante la façon dont ils sont traités ! Ne nous attachons qu’aux deux principaux, le fils et la mère (et encore cette dernière n’intervient que très peu directement, elle est le plus souvent évoquée par les personnages secondaires !) : les ressorts qui les font agir sont disséqués comme pourrait le faire n’importe quel psychanalyste, mais avec un sens de l’humour en plus, voire de dérision qui annihile toute tension dramatique que le récit pourrait amener. Elle, soumise à son fils, beaucoup plus par tradition culturelle et par la fatalité du sort qui l’a privée trop rapidement de son mari, n’a rien d’une rebelle et encore moins d’une graine de féministe : la résignation est son domaine ; et il le sait bien le fils qui en abuse tant et tant ! Il faut dire que Gadda a particulièrement bien soigné son personnage, jusque dans ses très redoutables accès de colère et de délire.
Reste le titre, que j’ai retourné dans tous les sens pour essayer d’en comprendre la signification : très vaste pour pouvoir s’appliquer à tous les personnages, trop vague pour pouvoir rendre compte aussi de toutes les situations … alors n’est-il pas aussi une manifestation de cet humour si propre à notre auteur ?
Quoi qu’il en soit, une fois en main, ce livre ne vous lâchera plus, et n’ayez surtout pas la tentation de le lire en diagonale, car Gadda se rappellera à vous et vous contraindra à reprendre son œuvre, vous forçant à l’apprécier malgré vous … n’est-ce pas ce qu’on appelle la fascination ?
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