Adrien Goetz : Le Coiffeur de Chateaubriand
Quand la réalité et la fiction se rejoignent, et lorsqu’elles touchent directement la vie d’un de nos plus grands écrivains (enfin considéré comme tel), alors on obtient ce roman aux indiscutables qualités.
La réalité, c’est bien cet Adolphe Pâques qui fut coiffeur de Chateaubriand ; la réalité c’est aussi cette intrigue qu’ont menée quelques éditeurs pour s’emparer du manuscrit des « Mémoires d’Outre-Tombe » et avoir le privilège exclusif de l’édition.
La fiction c’est ce personnage de Sophie, cette soi-disant malouine, qu’aurait fait venir l’écrivain et qu’aurait hébergée le coiffeur ; relations ambigües entre Sophie et Chateaubriand, et jalousie à peine cachée du coiffeur. Pensez, le pauvre Adolphe va même jusqu’à acheter un fusil muni d’un silencieux pour supprimer le trop célèbre concurrent !!!
La première qualité ce n’est pas cette intrigue amoureuse, tellement banale qu’elle pullule dans toute la littérature universelle.
Par contre c’est bien la façon dont l’auteur réussit à organiser toute cette histoire ; on croit sérieusement à l’exceptionnelle faculté de mémorisation du coiffeur, on croit à ses sentiment jaloux, on croit en ce personnage de Sophie (et on sera surpris d’apprendre vers la fin du roman, la véritable nature de cette demoiselle !) : bref, tout semble si vrai, si naturel … et puisqu’on est en plein 19e siècle, on croirait par moment lire du Balzac (les monumentales descriptions en moins, bien évidemment !)
L’autre qualité c’est aussi la faculté qu’a l’auteur de nous faire rentrer dans les personnages qu’il décrit, et en particulier dans ce coiffeur ; on partage (et bien malgré nous, tout au moins en ce qui me concerne !) sa vénération pour l’écrivain, on boit avec lui les paroles du maître, mais aussi on partage sa souffrance quand Chateaubriand ne s’intéresse plus à lui et le « trompe » pour la belle Sophie, dont on tombe bien évidemment nous-aussi amoureux !
Il est plaisant aussi ce monde évoqué du 19e siècle : ces politiques, représentants d’un passé qui n’arrivent pas à passer la main ; Charles X et Louis-Philippe sont en quelques mots et allusions aussi bien croqués que dans nombre de manuels d’histoire ; quant à la romantique madame de Récamier …
Egérie ou simple admiratrice de Chateaubriand ? Elle est en tout cas l’ultime représentante de ce qui avait fait pendant les deux siècles précédents l’intérêt de la vie littéraire parisienne, les salons où le fait d’y être reçu était une suprême reconnaissance sociale.
Quant au personnage central, René de Chateaubriand, si vous ne connaissez de lui que les clichés qui ornent nombre de villes touristiques, sa tombe au grand Bé à St Malo, ou le tombeau qu’il fit ériger pour sa maîtresse dans l’église St Louis des Français, vous allez en apprendre sur lui, ses mesquineries comme ses grandeurs, aussi bien que dans toutes les monographies ou biographies les plus exhaustives.
On admirera la franchise de l’auteur que dans une note finale nous dévoile quelques-uns de dessous de son histoire ; autant on appréciera sa faculté inventive avec le personnage de Sophie, autant on sera « déçu » que la réalité ait dépassé la fiction, puisque ce très beau passage où le coiffeur crée deux tableaux avec les cheveux conservés de Chateaubriand, correspond bien à un fait historique avéré, alors qu’on est tellement emballé par ce que l’on croit être une invention de l’auteur …
Roman donc très agréable, dans un style parfaitement maîtrisé, et si vous le croisez sur votre chemin, surtout ne passez pas à côté de lui, vous vous priveriez de grands moments.
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