Jean-Pierre Levaray : Tue ton patron
L’histoire ? hélas, tellement courante de nos jours ! Un ouvrier se fait licencier, après 25 ans de bons et loyaux services. Il le vit comme une injustice d’autant plus grande que son licenciement est la cause directe de l‘écroulement de son foyer. Alors il décide de se venger de celui qui est le responsable final, c’est-à-dire son patron. Et là cela devient moins courant, car très peu ont ce courage d’aller jusqu’au bout de leur démarche et de tuer leur patron, ce qu’il fera un soir de Noël.
D’accord avec vous cela n’est guère moral… et je vois nombre de gens bien-pensants se récrier et s’étonner qu’un blog aussi sérieux qu’Eontos puisse rendre compte d’un tel livre.
Mais après tout, une morale qui accepte au nom de profits toujours plus exorbitants de bousiller nombre de vies, est-elle vraiment acceptable ?
Alors laissons de côté pour le moment toute discussion sur la morale et son essence (pardon, mes cours de philo remontent à tellement loin, et pourtant Dieu sait si je les ai aimés !), et regardons un peu ce que ce roman a dans le ventre.
C’est d’abord le cri angoissé de cet homme : il a vu sa déchéance, et il se rebelle non contre le sort qui l’a frappé, mais bien contre le bras qui a programmé cette déchéance. Et il n’est évidemment pas sans faire le rapprochement avec toutes ces autres vies que le même patron a détruites, ses camarades victimes d’accidents de travail ou encore victimes comme lui de licenciements d’autant plus abusifs que leur entreprise est florissante.
C’est aussi le cheminement de cet homme qui tout à coup va découvrir un tout autre univers que le sien : ces rapports complètement faussés, où tout le monde s’observe et se comporte en fonction de la hiérarchie et surtout du grand chef, ce patron qui est si rarement là, mais qui peut surgir à l’improviste. Cette hypocrisie qui va jusqu’à annihiler tout sentiment humain l’écoeure, lui donne cette nausée qui jusqu’au dernier moment va lui faire hésiter à tuer !
Car même si la victime est responsable, ce n’est pas rien que de tuer un autre être humain ; et ce n’est pas sans laisser de traces … étonnante constatation : la conscience d’avoir accompli l’interdit suprême empêche de jouir des conséquences jusqu’au moment où il se trouve quelqu’un pour partager ses propres raisons. Tuer son patron serait alors une espèce de catharsis qui permet à l’ouvrier de retrouver sa dignité humaine, à la condition que l’acte lui-même soit approuvé par la collectivité, par ses semblables.
Et il y a dans ce roman un autre appel, celui qui semble de plus en plus lointain (les causes en sont tellement manifestes !) : une solidarité effective entre travailleurs qui subissent au quotidien le carcan de l’entreprise jusqu’au moment où cette dernière va les rejeter comme un vulgaire kleenex ; celle-là elle peu encore se manifester, mais une fois que tu as quitté le monde de ton entreprise, c’est fini, tu redeviens un homme seul ; et sur ce thème, l roman rejoint nombre d’études et de reportages faits sur l’après-licenciement.
La réflexion va plus loin, sinon, le roman serait complètement immoral, dans ce sens où chacun d’entre nous aurait toutes les bonnes raisons de se transformer en justicier. Il y a un dernier appel à ceux qui organisent la société, c’est-à-dire les politiques pour qu’ils neutralisent complètement ces gens que la recherche d’un profit toujours plus grand a complètement déshumanisé !
Mais là, on rentre dans le domaine de la plus parfaite utopie, comme nous le montre hélas l’actualité politique de chaque jour !
Commentaires