Connaissez-vous l’AMELYCOR ?
Certains, certes, mais les autres ?
Il s’agit en fait de l’Association pour la Mémoire du Lycée et Collège de Rennes ; cet établissement scolaire, le premier de la ville fondé au 17e siècle représente à lui tout seul une véritable institution … mais ce n’est pas le moment ni surtout le lieu de raconter ce qu’il a pu représenter dans le passé ; d’autres l’ont fait bien mieux que je ne pourrais le faire, et je pense à un certain Jos Pennec, cet ancien collègue disparu trop vite il y a peu et qui a présidé avec le dynamisme et une extrême efficacité depuis 2004 aux destinées de l’AMELYCOR.
Etait-il vraiment mélomane ? Je ne saurais l’affirmer, mais c’était un homme de très grande culture, et les conversations qu’il pouvait avoir sur la peinture, il était un fan de l’Ecole de Pont-Aven, ressortaient bien plus d’un esthète averti que de l’idée qu’on peut se faire d’un professeur de mathématiques, qu’il était de façon tout aussi exceptionnelle comme l’ont montré les témoignages d’anciens de ses élèves. Nul doute que cet homme avait une sensibilité qui aurait trouvé toute sa résonnance dans la musique.
Aussi rien d’étonnant que tous ses amis d’AMELYCOR aient eu envie de lui rendre un hommage appuyé par un concert dans l’enceinte même l’ancienne chapelle (n’oublions que cet établissement scolaire fut longtemps la propriété des jésuites !), transformée en grande salle de conférences.
C’était une lourde tâche qui fut confiée à mes amis de l’Ensemble Messa di Voce. Ils n’ont pas choisi la musique la plus facile, oh non et loin de là !
Roland de Lassus ! Mais pas le Roland de Lassus (1532-1594) que tout le monde connait, celui de ses chansons souvent très osées, celles qu’il a réussi à tirer de ses voyages romains et napolitains ; elles font partie du répertoire de tous les ensembles de musique ancienne !
Heureuse époque que celle de la Renaissance, celle qui n’a pas encore subi les contrecoups du Concile de trente (1545-1568) ; où l’on pouvait mêler sacré et profane, sérieux et satire (dans ce mot il y a aussi un peu de y parfois !) sans que cela ne choquât le moins du monde.
Que de messes « laïques » celles des animaux ou celle des étudiants au Moyen-Age étaient jouées à l’intérieur même des églises ! et à la Renaissance, que de chansons à boire ou paillardes n’ont-elles pas inspiré de célèbres messes ? Et les chansons, même plus sérieuses (en apparence seulement), ont aussi servi de thématique à des œuvres religieuses, on pense à celle de l’homme armé que Jean Ockeghem, illustre prédécesseur de Roland de Lassus, avait utilisée comme matériau sonore pour une de ses messes. J’aime bien ce mélange qui autorise à sacraliser tout ce qui est profane et à laïciser tout ce qui est religieux ; il ne saurait y avoir dans l’art une dichotomie qui opposerait la création spirituelle et celle purement profane, créant une espèce de schizophrénie chez les musiciens et autres artistes !
Ce concert tournait donc autour de Roland de Lassus !
Et quel rare bonheur pour nos oreilles trop souvent malmenées par notre atmosphère actuelle de déliquescence sonore !
Pivot central du programme une messe, celle dite de « Mon cœur se recommande à vous » qui reprend le thème de la chanson profane et très amoureuse.
Il serait trop facile de paraphraser le texte de la chanson et de le comparer au texte religieux, trop facile et trop ennuyeux aussi ; contentons-nous de suivre les inflexions musicales de la chanson, et de voir ensuite comment elles sont reportées dans la messe.
Les cinq solistes (deux sopranos, une alto, un ténor et une basse), ont su retranscrire cette unité entre la chanson et la messe ; ils ont réussi à nous faire oublier ce qui était propre à l’une comme à l’autre, pour nous en donner une vision musicale une et, j’oserais dire, indivisible !
Grand fut leur talent dans leur façon de nous faire redécouvrir cette musique ; pas évidente, austère même par moments, et pourtant à aucun moment nous ne fûmes obligés de faire un effort pour suivre le déroulement musical proposé ! Que ce soit dans la verticalité (chaque voix se superposant en même temps) ou dans le contrepoint (voix qui se suivent en reprenant le même motif ou qui se répondent), tout était en place ; de même toutes les intentions musicales y étaient perceptibles, évidentes, ce qui est d’autant plus méritoire qu’elles sont plus difficiles à retranscrire puisque non notées, pratiquement et nécessitant des interprètes un travail très ardu et souvent tendu,…
Un véritable bonheur !
Je ne sais si cette messe et les motets qui l’entouraient étaient initialement prévus par Roland de Lassus comme étant accompagnés ; j’aurais plutôt tendance, par purisme sans doute, à penser que non ! je dois pourtant reconnaître que le soutien du positif n’avait rien de redondant : discret, il m’a plutôt fait penser à ce que pourrait être un écho idéal, dans une de ces églises dont les Italiens ont le secret ; il n’était pas en trop, tant il était fondu avec le chant.
Fusion totale entre l’instrumental et le vocal, mise encore plus en évidence par ces quelques pièces seules jouées à l’orgue de cet autre très grand musicien, Pierluigi Palestrina (1525-1594) l’exact contemporain de Roland de Lassus.
Et puis comment ne pas être subjugué par cette musique qui sait tellement bien conclure ! à une atmosphère sérieuse, toute empreinte de mystère, succède tout à coup, lumineux comme le plus pur des rayons de soleil qui troue le brouillard en mer, cet accord majeur, cette fameuse tierce picarde !
Irrésistible frisson qui ne dure que l’espace de la résonnance de l’accord, et qu’on voudrait tant infini !
Pour conclure ne demandez pas à l’Ensemble Messa di voce ce qu’ils pensent de leur concert, ils vous diront qu’ils n’en sont pas satisfaits, qu’ils ont fait des tas d’erreurs etc … l’humilité des grands !
Ils nous ont fait tellement plaisir !