Eduardo Lago : Voleur de cartes
Rarement un ouvrage m’aura donné autant de mal à résumer !
D’abord cette impression très désagréable de ne pas arriver à trouver le lien, ce fil conducteur qui justifie cette multitude de petits récits. Sensation irritante de ne pas réussir à savoir si on est dans l’univers d’un roman ou dans celui d’une juxtaposition de nouvelles. Et ce n’est pas l’attitude de cette étrange journaliste (photographe, genre grand reporter) qui arrange les choses. Certes, elle nous est d’entrée sympathique, avec ce désir subit et irrépressible de rejoindre Trieste, ville qui m’a toujours attiré par ce long séjour que fit James Joyce (mais le jour où j’ai découvert physiquement Trieste, j’ai été très déçu !) ; il faut dire aussi que son comportement (celui de l’héroïne) a de quoi désorienter le lecteur : sa valse hésitation, par exemple, au sortir de Venise est pour le moins déroutante.
En fait, mais c’est sans doute que j’avais dû laisser une phrase essentielle du début de ce roman, on a la clé de l’ouvrage à la fin, dans les toutes dernières pages. Deux vies, deux personnalités qui s’entrecroisent dans un fil conducteur très tenu.
Une fois découverte cette structure, la relecture de ce roman prend une autre dimension et les aventures racontées deviennent, même si elles ont été complètement inventées, humaines, à la hauteur de celles que notre monde peut connaître chaque jour.
Car c’est aussi de cela dont il s’agit : nous raconter notre monde, celui de la seconde moitié du 20e siècle avec un œil neuf. Ce n’est pas seulement l’intrusion dans notre monde littéraire d’Internet, c’est presque du domaine de l’anecdotique, on en est tellement imprégné maintenant. Non c’est plutôt la façon dont des évènements majeurs sont relatés qui marquent l’évolution de notre société ; à titre d’exemple deux passages, celui où un responsable allemand d’entreprise se retrouve en Russie, et la façon dont se règlent des affaires dans des boites de nuit ; ou encore ce reportage dans un pays africain en proie à une épouvantable guerre civile. Dans ces deux exemples, le support aux émotions et à l’action a quelque chose d’immédiatement contemporain qui ne peut que nous rapprocher des protagonistes.
De même lorsque le récit prend des allures fantastiques, il fait appel alors à un fait de société intéressant impliquant, par exemple, les pompes funèbres ; le rapport avec la mort est vécu de façon très distendue, comme si, malgré tous ses aspects personnels douloureux, elle devenait impersonnelle.
A cela s’ajoutent les drames humains, ceux qui résultent de la dislocation de la cellule familiale ; racontée de façon presque humoristique, c’est l’histoire d’Ezechiel, ce chirurgien espagnol, juif, qui se marie avec une américaine juive aussi ; l’échec de leur famille, ce pourrait être celle de nombreuses familles d’aujourd’hui ; et le départ de la mère de famille qui retourne, avec ses enfants, dans son Amérique natale, n’a absolument rien d’extraordinaire en soi ; combien de structures familiales ne vivent-elles pas une telle situation… oui, mais par derrière l’évènement brut, il y a toute une analyse des raisons de cet échec, où prend une très grande place l’égoïsme d’un individu (le mari et père de famille) au détriment des êtres qui lui sont chers.
Quant à la dernière nouvelle, ou plus exactement récit, il est tout aussi cruel, puisque il nous montre les ravages de la drogue et de la prostitution ; mais non vus de façon réaliste comme pourrait le faire un Zola contemporain, non, mais bien plutôt cernés comme un fait de société où l’argent et la position sociale sont les maîtres mots de la réussite.
J’ignorais complètement l’existence de ce romancier espagnol, et j’avoue que cela fut pour moi une révélation … c’est encore l’un des cas où je regrette de ne pouvoir posséder la langue espagnole pour le lire dans sa version originale ; en tout cas, la traduction est suffisamment bonne pour qu’on oublie un instant qu’il s’agit d’un livre écrit en une langue étrangère.
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