Nous n’irons pas plus loin dans notre exploration de la lagune, et nous entamons notre retour.
Un dernier regard sur San Francesco, et cap sur Sant’Erasmo, avec un but avoué, s’amarrer le plus près possible de la trattoria dei tedeschi (le restaurant des allemands) … il m’a toujours fait rêver ce restaurant ; j’ai tant imaginé d’histoires sur son nom : des résistants faisant la peau (pardon Malaparte !) à quelques SS, ou au contraire quelques soldats allemands pris de générosité pour quelques civils, que n’ai-je échafaudé comme hypothèses ! Et que de souvenirs liés à ce paysage, jusqu’à cet orage d’un certain mois d’août, dont nous avons pu admirer la terrifiante force ; je vois encore ce voilier, sous l’aéroport, minuscule du Lido, voilier tentant de lutter contre la violence du vent qui s’était levé et soufflait en véritable tornade ; nous étions abrités, mais les éclairs et tonitruants coups de tonnerre nous faisaient frissonner, comme si se déclenchait ce finimondo typiquement méditerranéen.
Mais aujourd’hui, rien de tout cela ; le temps est bien plus que clément ; enfin le soleil, et cette luminosité qu’il apporte ; le calme de la lagune nous entoure ; nous longeons le fameux canal de la Passora (voir les précédents chapitres), et nous entrons dans le grand canal de Sant Erasmo qui débouche sur la Bocca di Porto di Lido (la grande entrée du Nord sur l’Adriatique, la plus importante, celle par où passent tant de ces immenses paquebots !) ; nous l’empruntons jusqu’à l’extrémité, celle où se trouve un tout petit port ; malgré une interdiction où l’amarrage au ponton est réservé aux bateaux qui chargent et déchargent de la marchandise, nous frappons une amarre … et immobilisons notre palace ; nous ne risquons rien, à ce que nous disent quelques marins qui abandonnent leur bateau ; nous avons devant nous plusieurs heures !
Et à nous la trattoria dei tedeschi ; encore une fois nous sacrifions à la tradition du vin blanc, suivi très rapidement d’une bonne assiettée de frites ; l’hédonisme est de rigueur, et comme tout s’y prête, alors pourquoi nous en priver !
Nous mangerons dans notre bateau, et après nous mettons le cap sur les Vignole, où nous savons pouvoir compter sur un point d’amarrage ; une précision qui a son importance, il est dans la lagune interdit de mouiller et de s’ancrer, sauf nécessité impérative de sécurité ; on sait quel ravages peuvent causer les ancres sur un fond sous-marin.
Durant cette brève navigation, avons-nous mis une heure et demie ?, j’en prends plein les yeux ; quel contraste avec cet autre souvenir où j’avais franchi sur un vaporetto toute cette passe dans un brouillard à couper au couteau ; on distinguait quelques silhouettes de bateau nous frôlant, et l’on entendait les cornes de brume … Rien de tout cela, au contraire une très belle lumière et une visibilité ; grâce à elle nous pouvons voir le chantier des travaux herculéens du programme Mose ; ce programme vise à réduire l’acqua alta et surtout à stabiliser la lagune ; pour ce faire, les ingénieurs italiens, se basant sur l’expérience hollandaise ont imaginé des portes qui boucheraient au moment des grandes marées ou des tempêtes les trois bouches d’entrée de la lagune ; impressionnants ! Comme on voudrait qu’ils soient efficaces, et surtout comme on voudrait que les craintes de certains écologiques soient vaines : agir sur les marées et donc sur les hauteurs d’eau risque de modifier de nombreux écosystèmes, et de détruire de nombreuses espèces animales. On en sait quelque chose en Bretagne, car avec le barrage de la Rance et avec surtout les marées artificielles imposées par EDF (artificielles, car le temps de remplissage et d’évacuation du bassin de la Rance ne correspond plus aux mouvements naturels de la marée), de nombreuses espèces ont disparu…
J’aime aussi ce canal (le canal de San Niccolo) dont nous prenons le début, car il nous fait longer le fort des Vignole, ce fort d’où au moment de graves tensions les Vénitiens faisaient partir la nuit une immense et très solide chaîne, rendant impossible toute attaque par voie de mer … sauf pour un Napoléon 1er qui réussit à soudoyer les gardes qui omirent de tendre la chaîne …
Et l’entrée dans les Vignole est enchanteresse !
Nous trouvons une place … nous sommes tout seuls dans ce chenal, hormis un immense bateau inhabité et … à vendre ! Quelques maisons, plus loin, une petite église, on se demande bien pour qui ! Combien y a-t-il d’habitants vivant dans ce secteur ? Une ferme qui fait dans l’agrotourisme et dont nous apprécierons au dîner des plats propres à extasier nos palais, un bar-restaurant, un peu plus loin et qui donne sur le quartier de San Pietro et de l’Arsenal de Venise.
Nous avons passé sans doute la nuit la plus calme de notre semaine, et au matin, la surprise, un paon qui s’est échappé de la ferme, et qui se laisse photographier comme n’importe quelle star chevronnée.
Pour revenir à Chioggia nous reprendrons le même itinéraire, après une ultime étape à Venise, histoire de laisser fille, gendre et petite fille, qui s’accorderont une petite semaine supplémentaire dans l’unique cité des Doges.
Point n’est besoin de redire cette fascination nouvelle que j’ai ressentie !
Et, allez savoir pourquoi, encore une fois j’ai senti cette espèce de solidarité avec tous ces autres marins qui, durant tout le long de ce voyage nous avons croisés ; ces voiliers, se traînant, dans un tout petit vent frôlant la pétole, ou obligés d’utiliser leur moteur ; ou encore cette topa, ce petit voilier, typiquement vénitien à fond plat, et qui est venu nous narguer, lui qui pouvait se permettre de naviguer hors canal. Communauté parce que sur la lagune comme en mer, rien n’est jamais totalement figé, et que tout pouvant changer constamment, l’homme a encore complètement sa place ! Quelle différence avec le monde machinal et quasi automatique de la voiture automobile …
C’est sans doute pour cela que Venise et sa lagune sont si fascinantes !
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