Jean-Bernard Pouy : RN 86
Partie pour un stage de quelques jours, Lucie ne reviendra qu’un mois plus tard, exigeant de son mari, Léonard, qu’il ne lui demande aucune explication sinon elle le quitte définitivement.
Comportement d’autant plus étrange que tous les deux vivaient en parfaite harmonie depuis de nombreuses années, et qu’ils étaient le type même du couple sans histoires ?
Alors, que s’est-il donc passé qui a pu bouleverser à ce point Lucie ? Et Léonard s’en veut de ne pas l’avoir forcée à avoir cette explication qui aurait eu au moins, qu’elle qu’en soit la dureté, de lui apporter la sérénité de la vérité ; il s’en veut, car, accident ou suicide, quelque temps après Lucie se tuait en voiture, allant percuter un camion.
Léonard va donc tenter de reconstituer ce mois mystérieux que Lucie a passé sans lui. Le point de départ sera le fameux pont du Gard ; et de fil en aiguille, retrouvant les autres participants au stage, puis interrogeant les responsables et employés des hôtels par lesquels Lucie est passée, sans oublier cet écrivain particulièrement original rencontré fortuitement, apparaît l’étrange et bouleversante vérité dans laquelle se trouve très intimement mêlé un peintre allemand de renommée internationale.
J’ai toujours eu un faible pour Jean-Bernard Pouy, et je m’étonne de ne pas encore connaître la totalité de son très imposante œuvre.
Je pourrais bien sûr pour justifier cette affection, me servir de tous les arguments qui font un grand écrivain
Le sens de la construction ; ne croyez pas que cela constitue une marotte de ma part, non, il suffit de considérer que l’œuvre d’art, peu importe le domaine dans lequel elle s’exerce, est avant tout une construction d’un esprit et que comme telle elle doit correspondre à un ordre, qui soit directement appréhensible par celui qui va se saisir de cette œuvre ; qu’elle soit auditive, (la musique), visuelle (picturale, sculpturale ou littéraire), il est primordial que sa construction soit perceptible ; et même si le contenu est remarquable, si l’ossature n’est pas là pour le mettre en relief, alors il devient à son tour incompréhensible.
En la matière Jean-Bernard Pouy est un véritable orfèvre ; et le plus étonnant c’est que la démarche à laquelle il nous convie, nous apparaît comme évidente, alors même qu’elle ne l’est absolument pas, et qu’elle a du demander à l’écrivain un sacré travail d’imagination. Regardez par exemple avec quel art, le narrateur passe du ton impersonnel qui décrit ce que fait son personnage central, Léonard, à la description par Léonard lui-même (et donc à la première personne) de ce qu’il est en train de faire ou de vivre, et cela sans la moindre transition ! Et puis, comme dans la plus pure architecture baroque, l’élément insolite, celui qu’il faut découvrir et qui parachève l’œuvre : ici, un opuscule de Kierkegaard.
De la même façon son style ; coulant apparemment de source, c’est un véritable bijou ; que ce soit dans les descriptions des lieux et autres décors, ou que ce soit dans l’étude des personnages, il sait nous amener là où il le souhaite sans qu’on n’ait à se poser la moindre question ; il suffit de lire ses phrases faussement simples, car même une suite de propositions complètement indépendantes forment un tout, qu’un seul mot, supprimé, rendrait bancal, imparfait.
La forme, le style, et le fond donc ! On pourrait croire que le genre policier soit quelque chose de facile ; les meurtriers, les victimes, brossés à grand coups et sans raffinement, cela suffit bien, n’est-ce pas, pour entraîner l’action ? Ou encore, faire une critique sans fondement de la police, des assassins, ou encore de quelques fonctionnaires, on peut se le permettre, car l’action gommera, n’est-ce pas, toutes ces imperfections.
Recherchez donc chez Jean-Bernard Pouy ces défauts ? Je vous mets au défi de les trouver, car non seulement ils n’existent pas, mais de surcroît cet auteur s’applique à aller jusqu’au fond de ces personnages et avec toute l’humanité dont il est capable ; même les fonctionnaires de police auxquels il s’adresse, eh bien, il leur trouve des excuses au simple fait qu’ils n’aient aucune envie de se replonger dans l’énigme de Lucie.
Humains, ils le sont ses héros. Ce Léonard qui en arrive jusqu’à tourner en dérision cette démarche qui lui semble de plus en plus futile, de seconde zone ; cette Lucie, que nous découvrons, en même temps que Léonard, sous un tout autre jour ; cet écrivain déjà mentionné, qui pour écrire un best sellez d’histoire ancienne ne trouve pas mieux que de se réfugier dans un hôtel de luxe, et boire moult vodka !
Et cerise sur le gâteau, ce roman donne vraiment envie d’aller voir du côté de ce Pont du Gard, des fois que nous retrouverions, errant dans l’impossibilité de l’imaginaire, une Lucie à la recherche d’une passion perdue .
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