Martin Provost : Bifteck
Imaginez un jeune homme, André, fils de boucher à Quimper ; pendant la première guerre mondiale, nombreux sont les hommes qui ont déserté le foyer conjugal pour satisfaire aux impératifs supérieurs de la nation ; et arrive ce qui doit arriver, André devient l’amant de nombre de femmes esseulées.
Mais comme toutes les choses, la guerre a une fin, et reviennent à la maison ces soldats vainqueurs ! Las, les femmes légères ne peuvent garder la preuve de leur infidélité, et notre pauvre André se retrouve tout à coup en charge de quelques enfants
Jusqu’à présent, le récit s’organise bien ; on mord à l’histoire, on s’y intéresse vraiment, car, sous une forme humoristique, apparaissent des vérités immuables, de celles dont l’Histoire fourmille ; les guerres, et leurs répercussions sur les civils, ce qu’un général américain a voulu sans doute nommer sous l’appellation très distinguée de « dommages collatéraux ». On est dans la patrie de la grivoiserie, et, alors même qu’on devrait être outré de l’inconstance féminine en période de tragédie nationale, l’auteur sait nous allécher avec son histoire.
Vérité aussi que cette description sans complaisance des couches sociales en présence ; l’éducation d’André, même si elle est quelque peu outrée, nous montre bien aussi comment était considérée au début du 20e l’éducation des enfants ; beaucoup plus pour perpétuer un métier que pour le développement d’une intelligence, cela on le réservait aux enfants d’intellectuels, entre autres les instituteurs. Description sans complaisance sous forme de quelques menus portraits des femmes, celui de la sous-préfète, étant un petit bijou !
Une question pourtant titille le lecteur : comme l’auteur va-t-il se sortir de cette histoire de fous où sept femmes apportent successivement à son héros, son enfant à lui.
Et à mon humble avis le récit dérape ; on passe assez facilement du comique au tragique, la mort des deux parents d’André.
Puis du tragique, dans une espèce de fuite en avant, vers le mystérieux, un ersatz de fantastique ; et c’est le voyage vers une terre promise, l’Amérique, sur un bateau d’une dizaine de mètres, où durant de très nombreux mois, tout l’équipage (le père et ses sept enfants) est ballotté d’un endroit à l’autre, jusqu’à se retrouver sur une île tout autant mystérieuse.
Il y a tant et tant de réminiscences de voyages, de journaux de voyages de différents explorateurs ! Impression très désagréable de redites, je n’irais pas jusqu’à écrire que l’auteur en a recopié des passages entiers, non, c’est plutôt de l’ordre d’une mauvaise réappropriation : ne pas réussir à assimiler totalement et à faire sien, ce que d’autres ont tellement mieux réussi que lui auparavant.
Du coup ce fantastique ne fonctionne plus du tout en tant que tel, et devient même très lourd, décalage insupportable dans le temps, faire comme si on était au 16e ou 17e siècle alors que l’on est bien au début du 20e ; l’apothéose (si j’ose dire !) étant son propre enterrement auquel procède André.
Evidemment, il fallait bien une fin, et alors là, on la voit venir grosse comme un immeuble de 15 étages en plein désert : l’invention du hamburger. Trop d’artifice tue l’artificiel.
Les latin avaient une expression pour caractériser ce type de situation : in coda venenum (dans la queue le poison, allusion sans nul doute aux mortels scorpions !) ; et c’est exactement l’impression que m’a laissé ce court roman, passionnant au début, déception au milieu, et une fin affligeante.
Dommage, on se console, en se disant qu’il s’agit là d’un premier roman, et que, grâce, quand même, à son indiscutable qualité de conteur, l’auteur saura nous écrire un second roman qui tiendra totalement la route.
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