La météo, une règle d’or : la prendre avant chaque navigation, car se fier seulement à l’apparence du moment peut avoir de très fâcheuses conséquences !
Je feuillette donc le livre de bord qu’on m’a donné, avec les prévisions pour la semaine ; et là, je suis pour le moins surpris : en guise de prévisions, une simple carte journalière, avec pour toute indication : nuages ou non, et température ! Mais quid de la force et de la direction du vent, de l’état de la mer, ou encore des lignes de pressions atmosphériques … ?
Bon, à vue de nez, le temps est beau, et il ne semble pas y avoir trop de vent, et surtout, il ne semble pas (encore ce verbe qui est tout sauf une certitude !) que de grands bouleversements puissent survenir ! Et comme de toute façon on nous a indiqué des points d’arrêt possibles sur notre itinéraire, alors on fonce, et à nous le début d’une grande aventure… non sans avoir au préalable procédé à quelques courses, histoire de pouvoir voir venir pendant deux jours !
La sortie du port de Chioggia s’effectue sans la moindre difficulté.
L’équipage et les passagers sont dans une forme éblouissante, même la plus jeune, trois ans et 10 mois ; et nous profitons abondamment de ce beau temps qui nous permet de goûter de la dernière embouchure, celle du sud, qui permet la communication entre la lagune et l’Adriatique ; à vrai dire, je la redoutais quelque peu, car elle est quand même empruntée par quelques gros navires de commerce, tankers et autre pétroliers divers, et quand on ne connaît pas bien ni son esquif, ni les lieux, on ne peut qu’appréhender. Mais comme Neptune et Eole sont avec nous, nous franchissons sans la moindre difficulté cette première partie.
Nous embouquons le canal de Pellestrina ; village situé sur une des langues de terre qui ceinture la lagune de Venise. Village qui m’a toujours marqué par cette atmosphère unique qui en émane ; archaïque, avec ces quelques hommes qui hantent l’un (si ce n’est le seul !) des vrais bistrots … tenu par une maîtresse femme ; à les entendre parler dans un langage qu’on ne reconnaît que partiellement comme italien, à participer à ces potins locaux qui semblent les préoccuper bien plus qu’un mariage princier anglais ou une béatification romaine, on a l’impression de retrouver ces autres cafés, siciliens ou tunisiens bien plus propices à l’échange social que nos simulacres de cafés actuels qui peuplent, uniformes et hors de toute originalité, nos centres villes !
Village aussi où les traditions religieuses semblent l’emporter sur toutes les autres : ces femmes qui rentrent à n’importe quelle heure dans la grande église et qui, se signant et murmurant je ne sais quelles paroles, semblent entretenir une relation privilégiée avec des forces surnaturelles ! Et elles ne sont pas toutes vieilles ces femmes-là !
Village tampon, s’il en est, entre une nature domestiquée, cette lagune dont chacun des pêcheurs connaît la plus petite richesse et sait l’exploiter, et cette nature qui sait être aussi rebelle qu’imprévue : cette Adriatique aux tempêtes insoupçonnables ! Un seul mur, une digue imposante, est là pour abriter Pellestrina, et pour protéger la lagune ; mais quel contraste entre les deux mondes.
J’avais décidé à la grande satisfaction de tous, d’un premier arrêt à ce village … d’autant qu’il devait coïncider avec un de ces cafés dont les Italiens ont le secret absolu !
Mais … hélas ! mille fois, hélas !
La réalité n’est pas tout à fait celle que nous décrit notre carte et celle que nous a promise notre loueuse de bateau ! Même s’il est écrit qu’à la briccola (1)n°139, il y a un point d’ancrage, y compris pour passer la nuit, impossible de le découvrir ; un peu plus loin au N°116, nous croyons en discerner un autre ; mais ce n’est qu’une erreur, et les pieux qui s’offrent à nous sont tellement pourris que nous renonçons à nous servir d’eux comme points d’amarrage et c’est à contrecoeur que nous abandonnons Pellestrina.
Malamocco, après avoir franchi l’embouchure du milieu, nous offrira une autre réalité : là où nous pensons, conformément à la carte « nautique » à notre disposition, pouvoir nous arrêter, des gens sans doute bien intentionnés, et en tout cas pleins de certitude, nous disent qu’il s’agit là de lieux privés et qu’il nous faut passer notre chemin !
Bigre notre voyage commence bien !
Alors qu’à cela ne tienne, cap sur Venise, par le canal de Santo Spirito ! Quel calme ! Il est tellement évident qu’il faut préférer ce parcours à celui qui nous ferait passer devant le Lido (2) ; et grâce à lui la saveur de quelques petites îles jusqu’alors inconnues : la fascinante Poveglia avec ce clocher dont on se demande ce qu’il peut bien cacher ; Santo Spirito, ce caillou qui pourrait tout aussi bien servir de repère à quelques brigands échappés des mains mauresques ; San Clemente – dont nous chercherons en vain, décidément, le point d’amarrage public !- dont l’hôtel à quatre étoiles joue à cache-cache avec nous … Puis dans l’alignement La Grazia, que l’espace d’un instant, je confonds avec l’arrière de San Giorgio ; et son côté sauvage, de nature luxuriante et complètement incontrôlée étonne.
Et puis ce coup de chœur : San Giorgio ! Pour la première fois, il m’est donné de la voir sous un jour totalement inhabituel ; de San Marco, elle intrigue, mais du large, elle fascine, laissant entrevoir les richesses de Venise, le Rédempteur (3), mais aussi le campanile de San Marco ; je ne me lasse pas de ces variations que m’offrent les innombrables angles de vue sous lesquels elle se présente !
Et là l’évènement phare de ce premier jour : jusqu’à présent, naviguant comme les pros, je me contentais de manœuvrer la barre à roue, d’une seule main, la droite, pour être bien au milieu du bateau … certes de temps à autre je me plantais lamentablement, oubliant qu’une barre à roue est l’inverse d’une barre franche (c’est-à-dire comme un volant de voiture), et alors, le résultat était imparable : tournant ma barre à droite j’allais à droite, alors qu’avec une barre franche, j’aurais été à gauche, comme ce que je voulais faire …
Mais cette erreur de manipulation a bien failli nous envoyer sur l’un de ces bancs de sable qui sillonnent dans tous les sens la lagune vénitienne ; pour éviter un bateau, un grand coup à droite … au lieu de la gauche … et nous voilà dans la zone rouge d’un banc de sable ; évidemment, je me suis engueulé comme jamais je n’aurais osé engueuler qui que ce soit, et quelle chance que de tomber sur un vénitien compréhensif ! car le bateau évité nous fait signe du danger qui nous guettait …
Et c’est alors que si vous ne l’avez jamais fait, vous pouvez bénir le ciel qui a béni votre union avec votre épouse ; laquelle dans la très grande compréhension de votre souffrance vous dit, avec un bon sens inégalé : « pourquoi ne tiens-tu pas ta barre à roue, comme un volant de voiture, à deux mains ! »
Et de ce moment, je n’ai plus eu la moindre erreur, la moindre confusion avec le maniement d’une barre franche !
Je l’avais redouté, un peu, mais je ne pensais pas que j’aurais été aussi tendu (et le reste du bateau aussi !) : ce n’est pas une mince affaire que de traverser le grand bacino de San Marco, avec tous ces vaporettos (pardon si je francise ce mot !), ceux qui vont au Lido, mais aussi ceux qui contournent tout Venise, avec tous ces ferry boats qui font la navette régulière entre le Lido, et le Tronchetto, avec tous ces minuscules taxis ou encore tous ces bateaux de marchandise… et encore heureux, par un coup de chance extraordinaire, pas un seul de ces gigantesques paquebots transportant ces milliers et milliers de touristes ! Toujours est-il que « Père, gare à droite, Père gare à gauche » ; et que l’attention est au même niveau que la tension … et pourtant c’est si simple ! Les marins vénitiens sont vraiment gens de bon sens : et l’on comprend aussi bien leurs trajectoires qu’ils saisissent la vôtre, et si pour une raison ou une autre vous la changez, ils changent la leur, quitte à faire quelques entorses aux règles de croisement …
Le contournement de Venise se fait dans une mer un peu plus hachée, toutes ces vagues que font les innombrables bateaux, et ce ne sont pas les plus gros qui font forcément les plus grosses vagues … certaines vedettes dont la vitesse excède largement les 20 kmh consentis sont capables de vous secouer bien plus !
Devant nous s’offre alors le port de Sant’Elena, une des marinas de Venise !
Notre loueuse de bateau nous avait affirmé qu’en trois heures on pouvait rallier la cité ducale, eh bien nous l’avons fait en six heures trente, y compris notre heure d’arrêt pour manger !
A la vérité je dois dire que notre arrivée à Sant’Elena n’est pas passée inaperçue ! Pour pouvoir discuter avec le capitaine de port, j’ai laissé la barre à mon gendre ; mais voilà, entre discuter avec l’autorité portuaire, le comprendre et transmettre les indications à mon gendre, il se passe quelques instants, ceux qui suffisent à s’introduire un peu trop avant dans le port ; donc manœuvre délicate et quelque peu hasardeuse, pour se désenclaver ! Quant à la place qui nous est octroyée, alors là, sublime, derrière l’une des plus belles pièces de la marina, une superbe vedette de 19mètres de long, baptisée Samourai V !
Nous donnons quelques sueurs froides au pauvre capitaine du port, et manquons d’érafler le tableau arrière de ladite vedette !
Quelle première grande journée !
Cette étape vénitienne n’était pas prévue, mais qu’importe nous la fêterons comme il se doit, dans l’un de ces restaurants que nous connaissons bien, rue Garibaldi … non sans avoir auparavant apprécié ce soleil couchant sur Venise, moment magique où la réalité même si elle vous est familière devient alors source inépuisable de rêves …
(1) : Les briccole ce sont ces groupes de trois pieux qui signalent tous les 20 ou 30 mètres le parcours des chenaux.
(2) : Le Lido, élément incontournable de Venise … mais une fois que vous l’avez vu une seule fois, cela suffit amplement ; la superficialité en est telle qu’il est comparable à n’importe quelle station balnéaire de n’importe quel autre pays touristique !
(3) : Le Rédempteur, une des églises sur la Giudecca que l’on construisit après une peste terrible au 17e siècle ! Thème récurrent vénitien que la peste ; une autre église aussi lui doit d’avoir été érigée, celle (une de mes préférées !) de la Salute !