Ahmed Kalouaz : Avec tes mains
L’écrivain algérien tente de retracer l’itinéraire de son père, nommé presque par dérision Abd El-Kader ; de son enfance algérienne jusqu’à ses derniers instants en France, en passant par son engagement comme soldat lors de la seconde guerre mondiale, et par cette vie de manœuvre non qualifié qui l’a mené jusqu’aux chantiers les plus périlleux.
Elle est étonnante, cette propension qu’ont de nombreux écrivains à parler de leur père, à essayer d’en refaire l’histoire ou tout au moins et très simplement de l’écrire.
Mais dans le cas d’Ahmed Kalouaz, il y a quelque chose qui nous touche encore plus : la figure de ce père, elle nous concerne. Elle nous touche de près parce qu’il s’agit d’abord d‘un Algérien ; quelles que soient nos opinions politiques, quels que soient nos jugements sur la fameuse guerre d’Algérie, il n’empêche qu’il y a un lien complètement irrationnel qui unit la France à l’Algérie et que la seule Histoire contemporaine ne suffit pas à expliquer complètement.
Bien sûr on doit savoir gré à cet Algérien là d’avoir risqué sa vie pour sauver ce qui était encore pour lui (par une invraisemblable aberration historique et politique !) la Mère Patrie. Et la même histoire devient d’un cynisme quasi insupportable quand on sait comment ladite Mère Patrie leur a manifesté sa reconnaissance, ne serait-ce que sur le seul point financier ; ce dont à la fin de sa vie, lorsqu’il s’est agi d’avoir quelques sous pour sa retraite, cet Abd El-Kader s’est aperçu, non sans une réelle amertume.
On devrait aussi savoir gré à cet Algérien, comme à nombre de ses compatriotes, d’avoir participé à la reconstruction de la France après la seconde guerre mondiale, et d’avoir contribué à la richesse de cette même France … sans pour autant en avoir encore ne serait-ce qu’une toute petite partie de reconnaissance : la façon éhontée dont ils ont été exploités, exposés même à des risques tels que certains cadavres d’Algériens sont enveloppés dans le béton de nombre de nos barrages, à commencer par celui de la Rance ! Ces risques, c’était bon pour les Algériens, mais pas pour les Français … à s’étonner qu’on n’ait pas, nous les dits « Français », plus honte de profiter d’un confort payé à ce prix !
Tout cela, Abd El-Kader le vit, le subit : il était venu en France pour trouver un travail qui lui permette de vivre avec dignité ; il a même fait venir en France sa famille croyant pouvoir mieux subvenir à tous ses besoins ! Et ce qu’on lui a donné, ce n’est qu’une place de forçat !
Quelle désillusion ! et en cela elle nous touche beaucoup cette figure de père !
Il ne sait pas exprimer cette souffrance, elle sourd en lui, toujours impuissante, mais toujours aussi maligne. Alors il se renferme sur lui, et sans doute sur ces quelques souvenirs d’autrefois, de son village natal et de ses campagnes militaires, souvenirs qu’il arrive à partager avec quelques anciens comme lui.
En tout cas, sa résignation est telle qu’il est incapable de se plonger dans l’activisme politique ; il vit la naissance et les actions du FLN, de l’extérieur, il se méfie des « barbus » et de leur fanatisme.
Et son drame devient poignant : exilé en France, il devient aussi exilé des siens. Une solitude que viendra sans doute abolir, mais pour les autres, pas pour lui, le retour de son corps en terre natale.
Un très beau petit roman, que devraient méditer tous ceux qui s’intéressent au monde méditerranéen, à cette « Mare Nostrum » qui devrait tellement réussir ce tour de force d’unir tant et tant de civilisations, toutes plus remarquables les unes que les autres.
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