Fabienne Juhel : Les hommes sirènes
J’avais été enthousiaste de son premier roman « La verticale de la lune », je l’avais sans doute été un peu moins avec son second « A l’angle du renard » … et puis, voilà, encore une fois comme le hasard fait bien les choses.
Un passage un peu éclair au salon des « Etonnants voyageurs » cette année, et là, à un stand, je m’attarde, accroché par une pile d’ouvrages neufs du dernier roman de Fabienne Juhel « Les hommes sirènes » ; me voilà, tout à coup, moi qui ne croit qu’en la rigueur scientifique, qui voudrais une fois pour toutes tordre le coup à tout ces forces souterraines qu’on nous rabâche tant et tant qu’on en arriverait presque à y croire ; je ne sais quelle impulsion, quelle intuition, il faut que je lise ce roman, que je voie en vrai la tête de son auteure, et que je me fasse dédicacer sa dernière œuvre. Je dois attendre jusqu’à 16h ? et alors !
A l’heure dite, et il n’y a plus ponctuel que moi, je suis le premier de ses lecteurs.
Je passe sur cet échange où, en quelques mots on apprend beaucoup plus sur un être humain qu’avec tous les traités philosophiques … il y a des écrivains dont on soupçonne, à travers leurs romans, toute l’humanité, mais qui se révèle en quelques minutes si proches de nous, et tout à coup, la communication s’échappe des échanges verbaux, indicible.
Dès le soir même, abandonnant toute autre lecture, j’ai ouvert ce roman et … comment en rendre compte sans en dénaturer et affaiblir l’enthousiasme que m’a procuré sa lecture, à commencer par le titre ! Cette opposition, quasi irréductible entre l’humain et ce personnage fantastique, celle qui a tenté d’envoûter Ulysse ; un titre où se confondent le séduit et la séductrice.
Pourtant comme elle est simple cette histoire, tout ce qu’il y a de plus banal (ou presque !) : un homme, qui vient d’apprendre qu’il risque de mourir très vite, décide de quitter femme et enfant pour se retrouver lui et ses souvenirs et renouer avec ses racines, ce qui l’amène, après un long périple, au bord de la mer. …
Simple, assurément, et d’autres écrivains ont essayé bien avant Fabienne Juhel d’écrire cette histoire … même si les personnages sortent de l’ordinaire, à commencer par le héros et ses parents, ou encore ces quelques femmes rencontrées, si proches des sirènes et qu’ici cet homme va nous dévoiler sa personnalité mystérieuse, son passé peu ordinaire, le tout émaillé de jugements redoutables sur ses semblables…
Anton Webern parlait à propos de l’œuvre musicale de la primauté de l’architecture ; eh bien, on peut en dire presque autant pour l’œuvre littéraire ! Et dans ce roman, l’architecture vous gâte ; trois parties, constituées de très brefs chapitres, la plupart d’une ou deux pages, très rares sont ceux qui les dépassent ; mais surtout un foisonnement, une construction très stellaire qui part un peu dans tous les sens comme si la romancière nous obligeait à parcourir toutes les directions d’un système solaire ; on passe avec aisance mais tout en étant aussi très déconcertés, d’un souvenir à un fait, d’une génération à une autre, d’un lieu à un autre, comme on irait d’une planète à une autre. Ne croyez surtout pas que l’auteure ait choisi là la voie de la facilité, bien au contraire, car malgré ces innombrables changements avec inclus tous ces allers et retours spatio-temporels, le lecteur pourrait s’y perdre, décrocher, et à la longue refermer ce roman ; non, elle réussit à nous captiver tellement qu’on se laisse entraîner dans son univers : nous sommes fascinés par ce vertige qui nous fait découvrir peu à peu la personnalité de l’Homme, de ses parents les deux Alpha, et puis tout le monde qui les entoure : la cuisinière, mais aussi d’entrée de jeu le bistrot et ses discussions autour d’une simple pancarte « défense de déposer des ordures ». De même qu’on se laisse prendre par toutes ces intrusions fortuites de personnages mystérieux ; partout ailleurs, elles apparaîtraient, sans nul doute, comme forcées et artificielles, mais là, elles collent tellement bien avec le personnage et sa quête !
Les premiers romans de l’auteure laissaient entrevoir une maîtrise de l’art narratoire ; dans ce récit elle le pousse pratiquement à la perfection. Immédiatement perceptible, la maîtrise absolue de la langue française, à faire mourir d’envie tous ceux qui nourrissent un jour ou l’autre la prétention de savoir la manier. On se régale de la façon dont notre romancière agence les mots, les phrases. Bon, me direz-vous, mais quoi de plus facile avec un bon logiciel que de savoir écrire ! je n’ose même pas répondre à ce genre d’imbécillités, vous avez déjà vu, vous, un ordinateur capable d’écrire un seul roman ?
Certes la technique de l’écriture, ce n’est pas tout ; encore faut-il avoir quelque chose à dire, et là-aussi, elle nous gâte, l’auteure. D’abord on retrouve le monde mystérieux qui était si dominant dans « la verticale de la lune » ; monde de sorcier, mais pas à la mode de maintenant, de la science fiction, non beaucoup plus épuré, comme dans les contes d’autrefois ; monde mystérieux aussi où notre héros participe de la vie des choses et autres animaux, à l’intelligence tellement différente des autres.
On pénètre aussi avec passion dans la quête identitaire de ce héros ; et elle n’y va pas par quatre chemins : aimant autant les femmes que les hommes, notre héros oscille, mais sans jamais culpabiliser ou plutôt sans placer ses amours sur le plan moral : on admirera avec quelle élégance, l’auteure sait nous les raconter ; impossible de rester insensible à cette rencontre avec la presque malouine Marie. Quand la sensualité prend les habits de la pudeur !
Se trouver, c’est aussi admettre notre petitesse face au monde qui nous entoure ; malgré notre très grand orgueil, ou plutôt notre très grande propension à nous croire le nombril du monde, notre héros est capable de nous donner une sacrée leçon de modestie. Nous pénétrons avec acuité dans le cheminement de cet être qui, loin de se révolter face à l’implacabilité de la maladie, non seulement l’accepte mais en profite pour tenter de profiter au mieux des derniers moments qui lui restent.
L’avouerai-je ? J’ai été quelque peu déçu par la toute fin ; je m’imaginais autre chose. Première réaction qui ne résiste pas en fait à la réflexion ; elle cadre (cette fin !) parfaitement avec le personnage, et ce qu’elle laisse présager, cette suite non écrite et qui ne saurait en aucun cas l’être, n’est que le résultat de toute la démarche de notre héros ; et c’est sans doute parce qu’elle est trop logique, dans un univers qui s’est tant nimbé de mystérieux, qu’elle peut apparaître « fade », impression qui se détruit lorsque vous vous remémorez toutes les étapes qu’a franchies notre héros.
Alors si vous le trouvez pas encore dans votre médiathèque préférée, n’hésitez pas à faire des pieds et des mains pour qu’il fasse l’objet d’une acquisition quasi immédiate ; mais mieux achetez-le, car il a sa place dans la bibliothèque non pas idéale (devant la richesse de la production humaine, j’ai banni une bonne fois pour toutes cette notion !), mais de tout amateur de littérature … et si, un jour, au hasard de vos pérégrinations vous tombez sur un salon du livre où serait présente Fabienne Juhel, n’hésitez pas non plus à aller la voir, vous serez vraiment étonné !!!