Office des Défunts, de Tomas Luis De Victoria (1548-1611)
Quel étonnant concert que celui que nous ont livré, dans l’église St Sauveur à Rennes, le chœur A vous Sans Autres, et les Chantres de La Roë !
Etonnant, car tout le long de ce parcours musical, j’ai eu vraiment la très étrange sensation de côtoyer deux mondes complètement différents.
D’abord, ce qui m’a semblé être le parallèle musical de la Grosse Bertha ! Bigre, moi qui croyais que les chantres, c’était le nec plus ultra de la musique, ces laïcs qu’au Moyen Age on choisissait parmi les meilleurs musiciens pour illustrer musicalement les offices ; eh bien, il semble que j’ai tout faux, et que ma vision, quelque peu élitiste, ou bourgeoise (oh juges staliniens ne dressez pas tout de suite le bûcher !) était complètement déformée par les exceptions que peuvent constituer des hauts lieux aussi opposés que l’abbaye de Solesme ou … la chapelle royale de Versailles !
Grosse Bertha, tout simplement, parce que volontairement forts, abandonnant toute expression vocale personnelle, pour se conformer au seul texte ; et cela m’a donné l’impression (mais sans doute ai-je été abusé par de fausses connaissances, oh Torquemada, n’apprête pas déjà ton bourreau !) que les chantres étaient là uniquement pour prêcher une bonne parole, un peu à la St Bernard qui voulait que tous les croisés qu’il envoyait en Terre Sainte convertissent tous ces infidèles de musulmans ; et sans tenir compte le moins du monde de l’individu qui sommeille (ou qui est bien éveillé) en tout être croyant ou non !
Presque tonitruants, souvent neutres, inexpressifs, ils auraient du m’inspirer de l’ennui, et pourtant non, et cela est un véritable paradoxe, pour les deux seules raisons, c’est une l’acoustique, qui leur conférait une espèce d’aura mystique, et donc attirante (le mysticisme a ceci de surprenant, c’est qu’on a beau croire ou non, son aspect irrationnel, souvent inhumain fascine parce qu’il semble tellement incompréhensible et invraisemblable que des être humains puissent en être affectés : il y a alors dans notre perception du mysticisme une espèce de compassion vers ces êtres qui, s’y livrant, se coupent du monde des humains !) ; acoustique qui répercutait et réverbérait leur plain-chant, comme une harmonie d’un autre univers ! Mais je serais malhonnête si je ne soulignais pas l’attention intéressée que j’ai prêtée au Dies irae qu’ils ont donné : curieux ce trois temps … qui pourrait appeler tant et tant de commentaires !
La deuxième raison qui m’a fait supporter (et sans doute plus) ces chantres, c’est la présence du chœur A Vous Sans Autre, et surtout de ce qu’il interprétait.
Bon, d’accord, c’est une musique austère, parce qu’elle semble se figer dans le temps, une verticalité exceptionnelle, d’où se dégage très souvent une harmonie non moins exceptionnelle ; finies toutes les inventions rythmiques élaborées jusqu’au plus complexe des complexes du 15e siècles, et retour à un dynamisme d’une lenteur méditative surprenante. Cette musique me fascine, comme si elle était l’écho d’un paradis perdu.
Force nous a été de constater que le Chœur a su s’approprier cette œuvre et nous la restituer avec une maîtrise qui est tout à son honneur ; car il a fait de sacrés progrès ce chœur-là ! Je ne parle pas seulement de ce qui est normal pour chaque chœur qui veut être digne de ce nom-là (le b-a-ba, départs et arrêts propres et sans la moindre bavure, plus difficile à atteindre, l’homogénéité dans les pupitres, chaque pupitre se nourrissant de chaque individu pour avoir une sonorité unique, et en l’occurrence d’une richesse qui ravit nos oreilles, je m’en voudrais d’en signaler un seul, de peur de rendre jaloux les autres !) Non, je veux surtout parler de cette musicalité qu’il a acquise et qu’il est capable de faire ressortir d’une œuvre pourtant aussi aride que cet Office des défunts. Bien sûr il y a bien eu quelques tout petits incidents, dont un très léger faux départ, dû tout bêtement au fait que les chantres ayant quelque peu baissé, un rien, mais suffisant pour que cela perturbe le départ des alti, mais cela a été si vite récupéré, qu’on n’a à peine eu le temps de se rendre compte de ce qui se passait réellement.
Vraiment, AVSA m’a semblé être particulièrement à l’aise dans ce répertoire aussi difficile qu’exaltant, et a été l’exacte contrepartie des chantres : à la géhenne du monde des vivants, il nous a opposé le séraphisme divin ! (cette phrase, il fallait l’oser !)
Ceci dit, aussi, l’ensemble a été servi par l’acoustique, très généreuse et assez réverbérante de l’église St Sauveur : autant le requiem de Mozart dans cette acoustique est une véritable bouillie, une catastrophe innommable, autant ce genre de musique passe très très bien.
Mon seul souhait, c’est que vous qui me lisez et qui n’avez pu vous rendre à ce concert, vous sautiez sur l’occasion dès qu’AVSA annoncera son prochain concert.
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