Fortunato Seminara : Gregoria de Calabre
Etrange destin de la littérature ! Par quel hasard privilégie-t-elle certains écrivains au détriment d’autres ?
Le fascisme italien a produit naturellement par contre-coup ces intellectuels que nous avons tous admirés à juste titre pour leur courage et leur lutté contre la tyrannie mussolinienne ; qu’à l’épistolier Antonio Gramsci, nous ayons joint dans notre respect des Elio Vittorini ou un Ignazio Silone, quoi de plus normal, et que quelques années plus tard qu’un Italo Calvino vienne les rejoindre dans ce panthéon où nous mettons la fine fleur italienne, cela nous semblait d’une telle évidence …
Mais à côté de ces grands noms, tant d’autres oubliés ? Et pourquoi ?
Justement ce Fortunato Seminara : n’aurait-il pas mérité d’être aussi reconnu que les précédents nommés ?
C’est dire si j’ai été particulièrement séduit par ces deux nouvelles que les éditions Circé ont publiées de lui en 1999 (déjà !) et que je viens de découvrir.
Histoire de deux femmes, de cette Calabre profonde, de ce monde aux antipodes de celui urbain, aseptisé qui s’est emparé de nombre de grosses métropoles. Deux femmes, deux choses plutôt dont la vie misérable n’a de sens que pour servir leur seigneur et maître, l’homme ; elles sont en son total pouvoir ; hors de lui et de ses exigences point de salut.
Non, le trait n’est pas caricaturé ; ont-elles une vie à elles, connaissent-elles le sentiment amoureux, veulent-elles être seulement un être qui s’appartienne ? Vous plaisantez, cela leur est interdit pas la société elle-même, trop jalouse des prérogatives des hommes.
Ces hommes qui ne sont pas les puissants, qui ne font pas partie de ceux qui dirigent et régentent le monde. Non, ces hommes ce sont ceux qui appartiennent à ces catégories sociales que par une condescendance quelque peu éculée l’on qualifie de basses. A ceux-là, il n’a pas été donné de recevoir une éducation, à ceux-là, il n’a pas été permis qu’ils réfléchissent de trop ; ce sont de ces êtres que l’on nomme encore et avec la même condescendance de primaires ; ceux pour qui une femme c’est bon, pour faire la cuisine, et satisfaire toutes les exigences sexuelles, et basta, pour le reste qu’elles se taisent et se fassent le plus petit possible.
Terrible condition, exprimée avec force, lucidité ; le drame est intérieur chez ces femmes, et qu’elles osent l’extérioriser, ne serait-ce que pour montrer que, elles-aussi, elles existent et aient le droit qu’on s’occupe un peu d’elles en tant qu’êtres humains, alors la violence devient effrayante ; elle s’ abat sur elles, nous entraînant nous le lecteur tranquillement et confortablement assis, dans une compassion indicible.
Tout dans cet art de Fortunato Seminara est profondément méditerranéen ! De cette description de ce monde rural tellement différent du nôtre, jusqu’à l’emphase pathétique de ces femmes qui veulent dans un discours répétitif et tellement terre à terre qu’on les voie sous un autre œil ! Du refus d’accepter la fatalité, jusqu’à l’humour tragique qui clôt la seconde nouvelle ! Tout respire cet art que, sur les différentes rives de ce mare nostrum, tant d’écrivains ont réussi à développer. Une intense poésie, une pudeur extrême, le sens du verbe … toutes choses que la traduction signée de Ginette Henry rend à merveille.
Il faut lire Fortunato Seminara, ne serait-ce que pour essayer de voir par le jeu complexe du miroir où nous-mêmes nous en sommes. Car elle est tout aussi terrible cette autre constatation : ces penchants dominateurs de l’homme jusqu’à la plus grande cruauté, ne les retrouve-t-on pas encore actuellement dans notre vie quotidienne, et l’actualité ne nous en offre-t-elle pas, mille fois hélas, tant et tant d’exemples ?