Rachid Boujedra : Hôtel Saint-Georges
Roman à la trame très simple : ce n’est qu’une petite partie de la vie d’un homme, Jean, meilleur ouvrier ébéniste de France, que l’armée française va rappeler pour aller faire des cercueils en Algérie. Il gardera toute sa vie le secret de ces quelques moments, et avant de mourir il confie une lettre à sa fille qui va retourner sur les lieux en Algérie.
Roman très simple, mais en apparence seulement, car d’auteur a choisi une construction pour le moins alambiquée, comme s’il essayait de masquer derrière une complexité l’émotion qu’il ressent à tracer les moments de cette vie. Construction très complexe donc parce que ce sont de multiples personnages qui vont être imbriqués dans ce récit : cette famille algérienne aux nombreuses personnes dont Jean a croisé par hasard une jeune femme dans un bistrot ; et comme, c’est le moment de la guerre d’Algérie, il va y avoir un chevauchement constant entre l’histoire passée et récente de tous les protagonistes.
Pour rajouter à la difficulté, l’auteur a choisi délibérément d’écrire des chapitres très courts chacun étant consacré à l’un de ses nombreux personnages ; cette écriture hachée contraint le lecteur à une gymnastique fatigante à la longue et qui morcelle constamment les émotions qu’il peut lui-aussi ressentir.
Dommage, car le roman possède de réelles qualités : émotives, d’abord, tous ces liens qui unissent affectivement les personnages entre eux : sentiments amicaux, familiaux, d’amour certes, mais aussi de distanciation voire de haine, ils sont d’autant plus intéressants qu’ils se trouvent confrontés à des moments historiques qui ne faisaient pas dans la subtilité, mais qui sont aussi universels : les attitudes et sentiments des fellaghas, par exemple, ne sont-ils pas comparables à ceux des résistants français de la seconde guerre mondiale ? Et la haine de la petite algérienne violée par son oncle n’est-elle pas comparable aussi à celle des petites occidentales qui subissent le même sévice ?
Qualités émotives, certes, mais aussi qualité d’analyse : la guerre d’Algérie vue par le petit bout de la lorgnette, c’est-à-dire comme ont pu la vivre nombre d’Algériens ; ils n’étaient pas tous, et pour cause, des fellaghas (comme sous l’Occupation Française, tous les Français n’étaient pas des résistants), ils ne la connaissaient que par les journaux ou les quelques rares épisodes dont ils pouvaient être le témoin ; d’où aussi les sentiments contradictoires qui ont pu traverser de nombreux algériens et dont rend très bien compte Rachid Boujedra ; sentiments et attitudes contradictoires, entre le harki devenu harki par ignorance, le notable qui ne voit que son intérêt immédiat et qui collabore avec l’occupant français et le fellagha, il y a toute une gamme qui nous renvoie en un miroir critique à notre propre passé.
Et donc aussi au drame de Jean.
La lecture n’étant pas qu’un simple divertissement pour esprits fatigués, ce roman de Rachid Boujedra, malgré ses énormes difficultés, sait apporter des moments d’intense plaisir, dont il serait dommage de se priver !
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