Milena Agus : Battement d’ailes,
La curiosité n’est pas forcément un vilain défaut ! J’avais beaucoup aimé « Mal de pierres » de cette auteure, et j’avais envie d’avoir la confirmation de ce que j'avais pressenti : être en présence d’un grand écrivain qui est capable en quelques mots de vous imposer le bonheur de le lire.
Oui, je sais, tout cela est tellement subjectif, et pourtant, comment résister à cette impossible tentation, celle où l’on est intimement persuadé que l’on détient la Vérité Première ; car aimer un écrivain, c’est tout sauf purement abstrait ! celui (ou celle) qui sait m’enchanter par son verbe, alors je lui mets un visage, un sourire, des yeux, une expression et aussi, pourquoi s’en défendre, un corps dont la beauté créée artificiellement par le seul jeu de mon imagination m’enchante autant que son texte… et la conséquence devient tellement évidente, renouer dans un autre texte, ces liens privilégiés goûtés.
La lettre A, la première, celle qui dans les rayonnages de ma médiathèque détient aussi les trésors de Milena Agus, et d’un de ses romans précédant « Mal de Pierres » ; comment ne pas céder à un tel titre « battement d’ails », allez, romantique invétéré et qui n’a rien à faire avec ce monde mécanique qui m’entoure, évoque donc les « Papillons » d’un trop grand Robert Schumann… vous savez ce recueil de très courtes pièces pour piano, et empare-toi de ce petit roman !
Curieux, pourquoi aurais-je évoqué tout de suite l’œuvre de Robert Schumann ?
C’est idiot, sans doute, mais après avoir dévoré ce roman, qui lui-aussi m’a totalement subjugué, je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement entre l’œuvre Schumanienne, exploration par le compositeur de son univers, et celle de Milena Agus.
Cette jeune fille qui tient son journal intime et qui nous fait pénétrer dans ce monde qui l’entoure, et qui tourne de façon obsessionnelle autour de « madame » et de son grand-père, l’amour qu’elle lui porte, ressemblant tellement à celui que j’ai voué au mien : du reste pour tordre le cou à tous ceux qui seraient tentés d’y apporter une explication psychanalytique (« Timeo unius libri hominem »), comment ne serait-il pas amplement justifié cet amour porté à un grand-père quand le père, pour des raisons tout à fait valables, ne peut apporter à l’enfant tout ce que ce dernier souhaiterait avoir ?
Mais il ne faut rien voir de dramatique dans cet amour pour ce grand-père, au contraire même, car ce grand-père est à la hauteur des espérances, certes illusoires, mais tellement bienfaisantes, que tout enfant porte au monde, et à son avenir propre ; car il est original ce grand-père, professeur de philosophie qui a pris sa retraite et se contente de vivre chichement dans ce coin de paradis de la côte Sarde, celle de son enfance, alors qu’il pourrait vivre richissime s’il acceptait de vendre son bout de terrain à ces promoteurs immobiliers et touristiques dont l’avidité n’a d’égal que la patience … et ce grand-père dont l’humour est aussi une marque de fabrique rejoint l’originalité de « Madame » dont il dit que « c’est l’homme du futur ».
Originale, elle l’est cette « Madame » (dont on ne saura le prénom que lorsqu’elle se rangera en se mariant avec le docteur Giovanni) ; elle non plus ne veut pas vendre son bout de terrain, se contentant de peu, et de cette pension de huit chambres (pas plus) qu’elle peut offrir à quelques touristes aux antipodes de cette race de vacanciers qui peuplent actuellement Clubs et autres Villages Vacances.
Originale, elle l’est, elle qui est prête à se donner à n’importe quel homme, pourvu qu’elle trouve les grands frissons de l’amour, même si elle a deux amants en titre.
Il y a aussi toutes ces relations amicales et conflictuelles entre le grand-père, cette « Madame » et leurs voisins : oppositions entre originalité et conformisme le plus traditionnaliste possible. Il n’est que de voir comment la notion de Dieu est vécue de part et d’autre, ou encore comment la notion de réussite sociale est ou non le moteur essentiel de la vie, ou encore (bis !) comment la présence de l’art est désirée, rendue nécessaire ou au contraire complètement rejetée comme inutile ou futile.
Et tout cela est vu par le prisme de cette petite fille, non encore réglée.
Mais tellement de moments très forts ! Trop pour pouvoir seulement en citer un seul de peur d’oublier que les autres le sont tout autant. De même pour toutes ces trouvailles, vous auriez pensé, vous, à intégrer Leibnitz et ses Monades dans le cours d’un roman ?
On retrouvera aussi tous ces thèmes qui ont fait la force de « Mal de pierres (l’amour, l’art …) et s’il est évident que « Battement d’ailes » porte en germe « Mal de pierres », cela n’occulte en aucune manière l’intensité du plaisir que cette auteure sarde sait donner.
Vous recherchiez le soleil, il vous a fait défaut, qu’importe, car il est à portée de votre main, il vous suffit d’ouvrir les premières pages de « Battement d’ailes » !
NB : J’allais oublier de signaler l’excellent travail de traduction opéré par Dominique Vittoz : je n’ai pas eu le plaisir de lire le texte italien, mais la traduction proposée est tellement bien réussie qu’on croirait presque lire l’original !
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