Milena Agus : Mal de pierres
Une petite fille essaie de raconter l’histoire de sa grand’mère ; comment cette femme de quarante ans qu’on envoie, après la seconde guerre mondiale, soigner son « mal de pierres », fait la connaissance d’un Rescapé qui a été amputé d’une jambe.
Il faut dire aussi que cette femme est quelque peu fantasque et que l’amour, ce grand amour qui doit bouleverser toute une vie, la travaille quelque peu ; elle le recherche tant et si bien et avec tant de désespoir de ne jamais le rencontrer, qu’elle épouse le presque premier venu sans le moindre sentiment pour ce mari qu’elle s’impose … c’est dire avec quelle disponibilité elle accueille ce Rescapé !
Vous me direz qu’avec un tel scénario, c’est vite fait d’écrire un de ces romans à l’eau de rose qui peuplent les encore bibliothèques de nos encore jeunes filles !
Eh bien détrompez-vous, c’est le genre de romans qui va vous mener de surprise en surprise.
D’abord la finesse de tous ces personnages qui gravitent autour de cette grand’mère ; la mère, d’abord, cette paysanne sarde toute entière et tellement représentative de cette société pleine de paraître, et façonnée autour de ce pensent les autres ! Le mari, celui épousé bien plus par convention que par amour, mais tellement discret ! et comment il est débarrassé de sa manie de fréquenter les maisons closes de Cagliari ; pleines d’humour ces pages où l’épouse adopte toutes les attitudes des prostituées que fréquentait son mari ! le personnage du fils aussi, le père de la narratrice, ce pianiste virtuose, à travers lui on sent chez notre romancière un immense amour de la musique …
Tous ces personnages plus les autres, y compris la narratrice, sont bien là pour mieux mettre en relief les deux principaux, dont l’épisode commun, en maison de cure, reste quand même l’épisode central de ce roman, avec cette interrogation suprême : malgré tout ce qu’a pu lui en dire sa grand’mère, que s’est-il réellement passé dans cette parenthèse dans leurs deux vies ? Etrange cette permanence dans la littérature italienne, et ce depuis Dante, de la quête quasi impossible de l’amour tout autant impossible, car il y a un antagonisme irrémédiable entre les aspirations amoureuses de tout un chacun et ce qu’offre la réalité.
Car c’est bien là aussi tout le charme de ce roman : quelle est la part du rêve et de la réalité dans la vie de l’humain ? Ce que soulignent avec adresse et subtilité les dernières pages du roman.
Mais pour autant nos deux héros ne vivent pas cela comme un drame, au contraire ! Ils savent profiter de chacun des moments qui leur sont donnés. A meilleure preuve, l’épisode milanais ! Notre grand’mère va partir, le temps de cette escapade milanaise, à la recherche de son Rescapé ; mais il n’y aura aucun signe manifeste de désespoir, lorsque fini ce séjour, elle quittera Milan ; se place alors un épisode comique qui annihile toute tentation de dramatisation de l’espoir à jamais déçu !
Et sous-jacente aussi, cette atmosphère à la fois provinciale et intimiste qui entoure la vie de la grand’mère depuis son enfance ; dans chacun des moments décrits, il y a une authenticité qui force l’admiration du lecteur ; oh, ce n’est pas grand chose, il s’agit très souvent de suggestions, comme par exemple, chercher des yeux à la sortie de la messe dominicale, le garçon qui pourra être l’objet du « grand amour », mais cela sonne tellement juste ! Comme aussi les quelques références à la seconde guerre mondiale, et à cette implication des Résistants italiens … nulle démonstration de patriotisme ou de lutte antifasciste, non quelques phrases, des plus naturelles, comme pour montrer qu’il ne s’agissait pas d’actes héroïques mais bien de quelque chose tout à fait naturelle !
J’ignorais tout de cette Milena Agus, et ce fut pour moi une très heureuse découverte, comme on aimerait en faire tout le temps !
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