Tabarka, Jendouba (ville la plus proche des sites archéologiques romains, Bulla Regia et Chemtou !), 60, 70kms ? 1h, 1h30’ de trajet ? J’aime cette imprécision méditerranéenne, comme si le temps et l’espace n’avaient pas les mêmes mesures que pour nous européens, gens pressés. Ici, en Tunisie, il semble que n’a pas cours cette abominable devise « The time is monney ! ».
Le louage qui nous emmène vers Jendouba parle Français (nous en rencontrerons qui, eux, ignorent notre langue !) ; mais nous ne pouvons nous empêcher de constater : il y a de moins en moins de jeunes à parler Français … à moins que ce ne soit un refus, comme pour marquer son identité culturelle ; chose que résumera parfaitement un gardien du fortin du Kef : « pourquoi voulez-vous que je vous parle Français, alors que vous ne nous parlez même pas en Arabe ? » Logique imparable, non ?
Donc notre chauffeur parle Français, et comme je suis à côté de lui … il en profite pour me commenter le paysage : Ain Draham, cette cité de grand tourisme un peu spécial ; le rendez-vous international des chasseurs, nombreux sont même les Français qui y viennent pour s’adonner à leur chasse préférée aux sangliers ! Mais c’est aussi une cité où le sport international et de très haut niveau vient se ressourcer : il faut voir les installations parfaitement entretenues, stades et autres pistes, sans oublier ce très luxueux hôtel qui héberge les délégations ; à flanc de coteau, on dirait, soit un sanatorium, soit un château classique !
Plus loin la frontière avec l’Algérie, le poste frontière ; pour nous français, il faut un visa, mais pour les citoyens tunisiens la carte d’identité suffit … mais c’est aussi le lieu de tous les trafics dont le plus visible, l’essence ! Car il est vrai que l’essence est chère en Tunisie (aux alentours de 0,70euro le litre de super, ou de diesel – il n’y a guère de différence entre les deux !-) alors l’essence de contrebande, moins bien raffinée certes, mais efficace tout de même, est la bienvenue. On n’en voit pas le prix, il se négocie sur place, bien évidemment !
On parle de rentrée scolaire, elle se fait durant notre séjour ; elle concerne tous les types d’enseignement, du primaire à l’Université ; et cette interrogation, la Tunisie qui est le pays du Maghreb qui fait le plus pour l’éducation de ses enfants, est pourtant incapable de fournir du travail à tous les diplômés qu’elle produit ; du temps de Ben Ali, c’était relativement simple, tu étais diplômé, tu allais voir qui tu sais, et moyennant un bon bakchich, tu trouvais du travail … c’était profondément injuste ! Mais maintenant… et l’espoir est grand dans le nouveau gouvernement pour que cela change ! et là encore grande est la résignation, « inch’Allah » ! Pourvu qu’il n’y ait pas de désillusions, mais on sait très bien que les cartes ne sont pas dans le seul nouveau gouvernement, et que la responsabilité internationale est aussi engagée !
Jendouba, grande ville, Université importante et Hôpital étonnamment grands, deux structures toute modernes, qui contrastent avec le bourg encore traditionnel dans son habitat, ses rues et son mode de l’occuper : tous se côtoient sur ce ruban d’asphalte plein de bosses et de trous et d’ordures ménagères non ramassées : les voitures, les charrettes avec ânes ou mulets, les cyclistes avec des biclous dont la jeunesse est très loin derrière eux, des piétons, femmes voilées partiellement (nous ne verrons en dehors de Tunis, aucune femme entièrement voilée, dont on ne voit que les yeux !) ; dans cette campagne tunisienne profonde, le voile est vraiment synonyme de tradition, et pas forcément religieuse ; et certains voiles sont de réels objets de coquetterie, car elle est belle la tunisienne (ce n’est pas une parole de macho, c’est une réelle constatation !).
Notre hôtel, ne le cherchez pas sur vos guides … du reste les guides ne mentionnent pas d’hôtels dans cette ville qui, selon certains, n’offre aucun intérêt touristique.
Il ressemble plutôt à un internat, les chambres sont alignées le long d’un couloir, pas de clim, et notre chambre donne sur la gare et la voie ferrée … mais il fait aussi pension, et là très bonne surprise, on mange très bien mais surtout c’est un lieu où la consommation d’alcool semble largement autorisée : il n’est que de voir le nombre de bouteilles de bière vide qui trônent sur les tables où sont assis de nombreux tunisiens ! (Mais nous y reviendrons)
Mais ce n’est pas pour Jendouba que nous sommes là, c’est bien pour Bulla Regia, et dès le milieu de l’après-midi, lorsque la chaleur commence à tomber un tout petit peu, nous nous y précipitons.
Douzaine de Kilomètres.
Site surprenant, à première vue, rien ou presque, des cailloux, beaucoup de ruines, quelques très rares murs.
Une guide qui s’ennuie apparemment, faute de touristes à convaincre ! Je me laisse facilement séduire par cette femme qui vante son savoir, et nous voilà partis pour deux heures et demie de visite !
Croyez-moi, en quelques minutes vos premières impressions de peu de choses vont disparaître et vous allez découvrir des ruines majeures.
Voyez d’abord ces deux photos, vues d’un promontoire au milieu du site archéologique.
Mais descendez et suivez le guide.
Les Thermes, pas grand-chose en fonction de ce que vous pouvez connaître dont le nec plus ultra se trouve à Rome, les fameuses thermes de Caracalla.
Mais je ne reste pas insensible, à ces pièces, à côté du tepidarium ou caldarium ; que ce soient des lieux de détente, physique ou une bibliothèque, elles sont là pour nous rappeler que les thermes n’étaient pas qu’un lieu hygiénique, mais bien des lieux d’échanges culturels ou seulement sociétaux.
L’intérêt de Bulla Regia ce sont toutes ses maisons enterrées ; pas fous les Romains (et avant eux les Numides, vous savez cette peuplade mercenaire qui a combattu Rome aux côtés de Carthage, au 3ème siècle avant le Christ) ; dans une région où l’été il fait très chaud et l’hiver très froid, rien de tel pour assurer une isothermie efficace que de s’enterrer ; et aussi de procéder à une véritable révolution architecturale et d’inventer d’étonnants modes de construction, comme ces bouteilles de terres cuites alignées sur la voute, permettant une isolation non seulement thermique mais aussi phonique.
Par ailleurs, le fait même d’être enterrées a permis à ces maisons d’être particulièrement bien conservées ; et quelle stupeur de découvrir certains mosaïques.
Car Bulla Regia est une véritable capitale de la mosaïque ; il y a la romaine, celle de la Villa dite Amphitrite, ou de la Chasse ; facilement reconnaissable au dire de notre guide, par le fait qu’elle utilise des petits carreaux et qu’elle met en scène des personnages,
L’autre mosaïque c’est la byzantine qu’on retrouve essentiellement dans deux basiliques, en surface, elles : sujets religieux, c’est-à-dire représentations d’animaux symboliques comme le poisson ou le paon, ou d’objets liturgiques comme le vase, elle est constituée de plus gros carrés
Ces basiliques sont particulièrement intéressantes, car, datant des 3e et 4e siècles après le Christ, elles ont repris en plus petit le schéma de la basilique païenne (celle-ci était dans le forum traditionnel le lieu où se retrouvaient nombre d’acteurs de la vie publique), en l'adaptant aux nécessités religieuses du moment, avec y compris, le bassin pour les baptêmes !
Je resterai sans doute déçu par ce qui reste du Capitole et du forum, des villes comme Ostie, Ephèse ou Pompéi nous en présentent de tellement fabuleux !
Fascinant ce retour en arrière, d’autant plus qu’il est étroitement mêlé à l’actualité ; et notre guide, de nous expliquer tous les obstacles qu’ils ont pu avoir par le passé, pour faire les fouilles indispensables : nombreux ont été les projets programmés et financés en grande partie par des fonds internationaux, mais qui n’ont jamais été réalisés, parce que les fonds ont bien été versés, mais détournés au profit de caciques du régime ; grande est l’ardeur de cette jeune guide qui entend bien que le nouveau régime va demander des comptes à ces caciques ! Comme est grande aussi sa véhémence : le manque de personnels est criant, pensez sur la surface de Bulla Regia (80 hectares, ce n’est pas rien), il n’y a que deux gardiens, un de jour et l’autre de nuit, et elle toute seule comme guide ! car le problème de recrutement est énorme : nombreux ont été les employés qui on travaillé dans les sites archéologiques, mais sans contrat de travail, alors impossible pour eux, même s’ils comptent des dizaines d’années de travail, de se faire reconnaître comme employés et donc d’être titularisés et donc et surtout d’avoir un revenu, même s’il est petit !
Elle nous parlera aussi de l’aventure du théâtre ; très belle petite structure, avec cet ours au milieu, juste devant le premier gradin de spectateurs : on s’interroge sur sa raison d’être ; ce théâtre qui peut contenir plus de 700 places, était dans les années 70-80 le lieu d’un festival d’été où étaient représentées toutes les cultures, celles du passé et celles d’aujourd’hui. Puis il a périclité, et cette année, en 2011, après la révolution, ils ont voulu le remettre en honneur ! A quelles difficultés administratives ne se sont-ils pas heurtés ? Jusqu’à la police qui a refusé d’assurer le service d’ordre qui a du coup été effectué par des bénévoles ! Résultat, malgré tous ces obstacles, le Festival a été un succès !
Je n’ai jamais eu autant cette impression, en écoutant cette guide nous parler avec autant de passion de son métier et la situation actuelle de la Tunisie, que présent et passé pouvaient être à ce point liés.
Et pour conclure, encore un clin d’œil. L’eau, toujours l’eau, principe de vie ; elle sourd y compris dans l’enceinte de Bulla Regia ; les puits y étaient nombreux dans les maisons, certes, mais, survivance antique ou au contraire apparition moderne, une source est là au milieu des ruines : et avec l’âne, fidèle compagnon, les fellahs viennent chercher l’eau ! C’était comme cela, il y a 60 ans dans la Tunisie de mon enfance…
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