Trop courte étape à Jendouba, hélas ; car même si nous avons pu voir en détail Bulla Regia, il nous a manqué par contre du temps pour prendre le temps de découvrir Chemtou… l’éternel problème d’une organisation faite de loin, sans avoir pu en vérifier le bon déroulement.
Chemtou, pour y aller, un taxi ; la veille c’était le fils qui nous avait amenés à Bulla Regia, et ce matin c’est le père … quelle vie que la sienne ! Etudes supérieures en France, ingénieur en ingénierie, et il a travaillé dans de très grosses boites, non seulement en France, mais aussi en Allemagne et en Angleterre ; il parle couramment quatre langues (Allemand, Anglais, Arabe et Français), plus des bribes de deux autres langues (Espagnol et Italien) ; et puis c’est un accident qui le paralyse momentanément, il est mis en retraite anticipée ; il retourne alors au pays et devient chauffeur de taxi ! Il a vraiment envie de parler, cela se sent, et durant les 25 kilomètres de trajet, il nous parlera de tout ; de la révolution certes, mais grosse interrogation, sur quoi peut-elle déboucher : il nous confirme ce que nous avons entendu : 104 députés à élire mais … 120 partis ! Il sera disert sur l’éducation, regrettant amèrement qu’il ne soit plus possible pour la jeunesse de connaître ce qu’il a vécu : des études à Paris ; maintenant la France a émis de telles conditions qu’il est pratiquement impossible pour un Tunisien de poursuivre des études en France. Le doute, toujours et encore, sur l’éducation en Tunisie ; à quoi bon former des tas et des tas de spécialistes dans tous les domaines si l’Etat n’est pas capable de leur fournir un emploi à la hauteur des études qu’ils ont poursuivies !
Il va nous brosser un tableau de la Tunisie qui nous forcera à réfléchir : la création d’industries, le développement du tissu social et économique de la Tunisie ; on sent chez cet homme une profonde réflexion sur le futur de son pays ! Mais on sent aussi une crainte, celle des extrémistes, … même s’il a une totale confiance en la sagesse « historique » des Tunisiens.
Mais aussi cet éloge des langues, en connaître beaucoup, toujours plus ; ce n’est pas un désir de philologue qu’il n’a jamais été, mais beaucoup plus ce besoin de mieux comprendre les êtres dans leurs diversité et en même temps dans ce qui peut les rapprocher ; autre sagesse, la seule qui puisse combattre notre xénophobie française ambiante ou en tout cas latente… et il en parle avec regret de ce racisme qui semble envelopper le monde et la France en particulier, il en parle comme s’il en souffrait plus pour ses enfants et les générations à venir que pour lui-même.
Ce sera donc avec beaucoup de regret que nous le quitterons, pour prendre un louage qui va nous amener au Kef. Paysages arides, où les quelques arbres et fontaines sont immédiatement peuplés
Ville accrochée à flanc de montagne entre 780 et 850 mètres d’altitude, selon que vous êtes en bas ou au contraire tout au sommet de la kasbah.
Dépaysement garanti !
La vieille ville là où se niche notre hôtel, que j’ai choisi en fonction de son nom, « résidence Vénus ».
Kef la rebelle, comme est attachante ; elle s’offre à nous du haut de son fortin : tunisienne en diable, avec ces maisons si rapprochées, mais surtout qui ne s’achèvent que lorsqu’on a assez d’argent ou lorsque la famille s’agrandit !
Ces ruelles qui sont tellement révélatrices des problèmes de la vie quotidienne, ou qui portent encore le témoignage d’un autre temps, celui de la colonisation,
et au détour l’image naturelle et qui frappe l’œil, évocation de toute une convivialité, de ces plaisirs, ces petits riens qui transforment la monotonie et la dureté du quotidien en moments : et vous feriez la gueule devant ces piments rouges ?
Kef, c’est aussi, comme toutes ces innombrables villes tunisiennes que je connais maintenant, des mosquées ; peu m’importe leur utilité religieuse, il faut bien que les peurs irrationnelles (à commencer par celle de la mort !) trouvent un remède quelconque, fût-il la religion et les dieux, mais j’aime ces mosquées ; anonymes, comme celle qui se trouve si près des anciennes citernes romaines : étonnante avec sa petite fontaine avoisinante, si romaine, ou encore avec toutes ces références latines (mosaïque de Neptune, et sculptures latines) qui ornent son bassin d’ablution.
Mais il y a les autres mosquées, celle que l’histoire retient parce qu’elles portent un nom, comme Sidi Bou Makhlouf … nous ne pourrons en voir que l’extérieur, et voler du haut de la kasbah une photo de la cour intérieure, mais y entrer est impossible pour un non croyant, alors que pourtant, selon le guide bleu, l’intérieur est de toute beauté …
je ne comprendrai jamais ce paradoxe de la religion musulmane : le souhait que tous les humains soient de cette confession, mais en même temps interdire leurs mosquées aux non croyants, alors que ce serait sans doute le meilleur moyen d’attirer vers Allah les infidèles ! Tant pis pour cette frustration supplémentaire, nous nous contenterons du café si proche !
Le Kef, lien aussi avec l’antiquité, par ces thermes et citernes ; le gardien est intarissable, car on est gardien de père en fils, ici. Il nous ouvrira des portes, nous pénètrerons dans ce monde souterrain ; nous imaginerons ces bassins pleins d’eau, éliminant toutes les ordures et immondices qui les ont envahis maintenant. Car lui-aussi nous parle de ce manque criant de moyens humains et matériels pour, non plus entreprendre des fouilles pourtant nécessaires, mais seulement pour conserver ce qui a été mis à jour.
Le Kef c’est aussi ce Musées des arts et traditions populaires ; étonnant est alors ce contraste entre ce que nous avons pu entrevoir de la vie citadine actuelle et ce qui nous est présenté… étrange, il y a comme une volonté de présenter de façon idyllique ce qui a fait le quotidien des habitants de la région du Kef autrefois ! Quel décalage ! Mais en même temps on découvre toute une autre civilisation, mais dont, finalement, le ressort est similaire à celui que nos aïeux ont connu : savoir utiliser tout ce qui nous entoure pour améliorer le quotidien, comme par exemple, les plantes pour tout ce qui est couleur, ou pour créer une pharmacopée dont l’efficacité était réelle. Pourtant ce qui me fascine le plus, c’est l’art qu’ils ont de la décoration, et qui se manifeste jusque dans la calligraphie de l’arabe … (non, je ne vous en donnerai pas la traduction !)
Le Kef c’est aussi la kasbah ; place forte militaire avec ses grosses murailles, et ses canons, mais aussi sa cour intérieure, qui sert, l’été, pour des représentations théâtrales et spectacles musicaux. C’est là que nous prendrons en pleine figure l’accusation la plus cinglante de la part d’un gardien déjà assez âgé : pourquoi voulez-vous que je vous parle en Français alors que vous ne me parlez pas en Arabe ? A-t-il, lui aussi, souffert du colonialisme français ? Justesse devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner.
Le Kef, c’est surtout tout ce que nous n’aurons pas pu voir, soit faute de temps soit aussi, hélas, parce que monument fermés … Mais y retournerai-je un jour ?
Et comme j’ai pris l’habitude de finir par un clin d’œil, pourquoi ne pas en évoquer en forme de regret ? Ce train fort matinal mais aussi fort méridional qui passait sous nos fenêtres à Jendouba, et j’aurais sans doute aimé prendre, avec tant de souvenirs en contrepoint …
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