Huy, Minh Tran : La double vie d’Anna Song
Etrange destinée que celle de cette jeune pianiste, Anna Song, d’origine vietnamienne, mais née à Paris ; promise à l’une des plus grandes carrières qui soient, elle voit toutes ses espérances brisées par une espèce de paralysie qui s’empare de sa main droite dès qu’elle se met au piano. Le destin veut qu’elle rencontre alors un ami d’enfance qu’elle va épouser ; il va lui redonner confiance ; cette maladie vaincue, elle va produire en studio des disques d’une magnifique beauté, jusqu’au jour où elle va succomber à un cancer.
C’est ce que raconte son mari.
Pourtant le récit est entrecoupé de quelques critiques de journaux qui, à la suite d’une découverte stupéfiante d’un fan d’Anna Song, vont commencer à douter de l’authenticité de ses enregistrements, et qui, son mari refusant de s’exprimer, vont mettre à jour son imposture …
Imposture déjà énorme lorsqu’on arrive aux avant-dernières pages, mais qui devient encore plus inimaginable lorsqu’on lit les dernières.
D’ Huy, j’avais beaucoup aimé son précédent roman, « La princesse et le pêcheur », et j’étais fort curieux de découvrir ce que serait son roman suivant.
Et elle nous gâte !
Pourtant, en général, je suis très sévère dès lors qu’il s’agit d’un roman qui ose s’attaquer au domaine du piano ; je redoute tant et tant la facilité de celui qui, ne connaissant rien à cet instrument, va aligner et enfiler tous les poncifs, lieux communs et autres imbécillités. Mais il s’en trouve qui sont de purs chefs d’œuvre, et celui-là en fait partie.
Il faut dire que le piano n’est pas le personnage principal et que la virtuose ne l’est pas en tant que pianiste, mais comme devant affronter quelques situations particulièrement difficiles puisqu’elles lui seront fatales. La musique, omniprésente, est alors traitée comme accompagnement à ces situations ; la technique pianistique est à peine évoquée, et seulement pour souligner l’intensité des situations dans lesquelles se meuvent les acteurs ; quant aux morceaux, compositeurs et interprètes mentionnés, ils le sont avec une sobriété d’autant plus étonnante qu’ils ne servent qu’à suggérer ces sentiments délicieusement confus ou profondément pathétiques que vivent les protagonistes.
Car, par delà l’histoire de cette imposture, il y a un autre roman ; celui amoureux de cet enfant, puis adolescent et enfin adulte pour cette jeune pianiste. Dans toutes ces pages, il y a une fraîcheur qui change tellement de toutes ces platitudes que l’amour fait écrire ! Amour qui prendra une toute autre dimension à la fin de ce roman, et qui, de factuel qu’il était, ne deviendra qu’imaginaire, comme si notre héros n’avait fait qu’imaginer et rêver ce qu’il a raconté. Du coup, en évoquant ce roman, on est frappé par cette conception, presqu’enfantine, de l’amour que développe l’auteure, à travers son personnage : éloge suprême de la simplicité et de l’adoration illimitée qui place l’amoureux au-delà de toute règle sociale …
Ne serait-on pas proche de cet amour courtois qui a tant marqué nos ancêtres médiévaux ?
Enfin on ne peut passer sous silence ce troisième personnage, celui qui revient comme un leitmotiv, le Vietnam. A chaque moment important de cette merveilleuse histoire, il est là ; avec le grand-père et son arbre, puis avec ce voyage d’exil entrepris par la grand-mère, et encore avec tous ces retours au pays que la famille d’Anna Song va faire. Ce n’est pas de l’exotisme de pacotille, même si parfois on peut regretter l’énumération de sites visités, non c’est bien la conscience de participer d’une communauté culturelle qui est toujours aussi forte, même si les circonstances de la vie nous ont fait nous exiler.
Un très beau roman qui, je l’espère, en appellera d’autres !
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