10e festival de musique d’aujourd’hui « Ebruitez-vous »
Concert du 24 septembre
S’il en était besoin, le concert d’hier soir monterait l’absolue nécessité pour la création musicale contemporaine d’un Festival tel que « Ebruitez-vous ».
Pour sa dernière édition ce Festival a choisi de traiter la possible correspondance entre peinture et son. Je n’ai pu entendre la conférence d’ouverture qui abordait ce sujet spécifique et sans doute m’a-t-il manqué quelques éléments indispensables pour mieux apprécier cette corrélation ou cette interpénétration ou mieux encore cette osmose. Il faut dire que je suis quelque peu sceptique face à cette idée que tout son pourrait avoir sa transcription en musique ; et que la phrase d’un Olivier Messiaen « pour moi quand j’entends la tonalité de sol mineur, je vois du violet » m’a toujours semblé aussi hermétique que la plus profonde de toutes les théories scientifiques.
C’est donc sans a priori que j’ai pénétré dans la salle ; enfin presque, car j’étais aussi très curieux de voir dans quelle direction s’orientaient les créations de deux jeunes compositeurs rennais que j’avais bien connus à leurs débuts.
Tout de suite très agréablement surpris, car diffusion d’une pièce pour piano en même temps que le public s’installait ; premier réflexe, musique d’ambiance ? Pourquoi pas, puisque cela n’empêchait pas certains spectateurs de continuer de se parler entre eux ; mais pas seulement musique d’ambiance (rien à voir bien évidemment avec celle horrible que diffusent nos supermarchés omnipuissants !) ; il suffisait d’écouter, piano très mélodieux, avec insistance sur certaines notes (ah que c’est dur d’entendre au milieu d’un brouhaha fût-il le plus léger !), impression d’un dépouillement, comme une méditation intime autour d’un thème à la fois sérieux et badin (ce n’est pas pour le plaisir de l’oxymore) ; bref une musique que j’aurais vraiment eu envie d’entendre en concert …
Et cela tombait bien, car à la fin de cette musique, coïncidence, le Président, présentant le concert, nous apprend que nous venons d’entendre la première œuvre, celle du pianiste et compositeur, Melaine Dalibert.
Baptiste Voiron, dont on jouera deux créations, prenant le relai, pour expliquer les œuvres au fur et à mesure de leur exécution.
Pour ne plus avoir à en parler, je commencerai tout de suite par la deuxième pièce, celle d’Hugues Dufourt ! Comme je me suis mortellement ennuyé dans ce piano qui n’en finissait pas de tourner en rond avec les mêmes formules qui se voulaient brillantes (peut-être, et ce n’est pas pour rien qu’un des sous-titres, c’est « hommage à Chopin »), mais qui étaient à la fois artificielles et creuses, d’autant plus même qu’elles étaient soulignées par une basse dont la principale qualité était l’absence totale de ligne mélodique. Il est bien évident qu’est nullement mise en cause dans cette critique de l’œuvre la qualité musicale de l’interprète, dont nous avons tous pu apprécier le talent.
Mais après tout, il faut bien qu’il y ait une œuvre qui serve de repoussoir si c’est pour mieux apprécier le reste ?
Car le reste fut pour moi une très heureuse découverte ; à commencer par la première œuvre de Baptiste Boiron, Scènes d’intérieur I et II (sur Vermeer) ; la façon dont le compositeur a traité les deux instruments solistes pour n’en faire qu’un, est un véritable régal : et cerise sur le gâteau, il y a dans cette œuvre, surtout la IIème scène, un clin d’œil à l’univers de Franco Donatoni qui m’a bien plus qu’étonné : car aucun plagiat, non, mais appropriation d’une façon de penser, et d’écrire, et c’est à cela qu’on reconnaît le véritable créateur : la capacité de faire sien ce qui existe déjà !
La deuxième pièce de Baptiste Boiron, m’a moins convaincu : moins châtoyante, parce que beaucoup plus technique, ou plus exactement exploration technique avec le côté quelque peu systématique qu’elle exige. Mais au demeurant une œuvre intéressante, surtout parce ce côté en devenir manifeste, héritage sans doute aussi du fameux courant de « work in progress » des années 70.
Mathieu Bonilla ! Comme je ne suis pas un fervent admirateur de Nicolas de Staël, je n’attendais rien d’une hypothétique correspondance qui, pour moi, n’existerait pas. Par contre, je me demandais bien ce qu’il avait tiré de son passage au CNSM de Paris. Eh bien j’avoue que je n’ai absolument pas été déçu. Et dans cette œuvre aussi, comme dans la première de Baptiste Boiron, je me suis vraiment régalé ; le choix des instruments, violoncelle et saxo, n’était pas forcément évident, mais il fut sans nul doute facilité par la complicité fraternelle qui unit les deux interprètes. En tout cas, dans ce jeu musical, il y a un indéniable ludisme qui s’empare (il ne peut en être autrement !) de l’auditeur ; souvent à la limite de l’audible (Faut-il y retrouver une influence de Gérard Pesson ?), mais toujours dans une cohérence musicale. Et puis, et surtout, une fraîcheur naturelle où la musique prend tout son sens.
Hédonisme, ah oui, voilà bien un maître mot de l’œuvre qui clôturait le concert. Deux des « Toiles » de Thierry Alla.
Ce fut sûrement l’apogée et l’apothéose de ce concert. Une œuvre particulièrement bien construite ; la deuxième pièce en est l’exemple type : elle finit par où elle commence. Et quand l’architecture est bien soignée (n’était-ce pas l’une des priorités qu’exigeait un certain Anton Webern ?) alors, on peut se livrer totalement au plaisir du son ! Ce doit être sans doute l’un des mérites de la musique dite spectrale (et l’on ne peut que penser à Gérard Grisey !) : nous permettre de rentrer dans ce qui fait l’essence du son ; on savoure, on déguste, chaque note, on essaye d’en extraire ce qu’elle a de plus « jouissif » ; osons le mot, car si la musique n’est pas aussi expression de jouissance, qu’est-elle ? La correspondance avec Claude Monet semble fonctionner : à cette façon complètement délirante au début du 20e siècle qu’avait eu Monet de décortiquer ses nymphéas, cherchant à en approfondir toujours plus l’identité par la capture de la lumière sur eux, correspond bien le jeu du compositeur qui tente par une astucieuse répétition et mis en place d’un son d’en trouver son essence.
La référence à Soulages ne m’a pas convaincu (il faut dire que je n’accroche pas à ce peintre !), mais la deuxième pièce du compositeur a été une pure merveille…
On ne pouvait mieux conclure ce concert.
Et bien évidemment faire l'éloge de l'Ensemble Chrysalide qui a réalisé là une excellente performance !
Décidément, la musique contemporaine a encore de très beaux jours à Rennes !
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