Mahmoud Darwich : Nous choisirons Sophocle
Je me suis très souvent demandé quels arguments trouver pour que le Grec retrouve toute sa place dans notre apprentissage culturel. On nous a tellement rabattu les oreilles en déclarant que, comme le latin, cette autre langue dite morte, le Grec ne servait à rien et qu’il fallait mieux apprendre l’informatique, ou toute autre chose bien plus utile pour la société.
Et puis arrive ce poète (je dirai plus bas tout le bien que j’en pense !) cet extraordinaire manieur du verbe, un arabe qui plus est, et qui intitule un recueil, « Nous choisirons Sophocle » (si d’aventure vous êtes victimes d’une éducation prétendument rentable et qu’on vous a négligé de parler de Sophocle, sachez qu’il s’agit là d’un des très grands auteurs dramatiques de l’antiquité grecque) ; du coup une idée fort confuse commence à germer dans ma petite cervelle… jusqu’à cet instant, il y a fort peu de temps où découvrant un livre de Kamel Khelifa – vous ne le trouverez pas en France, mais à Tunis, oui !- vous apprenez que, intellectuels ou non, les maghrébins ont une très grande considération pour la culture grecque antique, mieux même, ils lui vouent une très grande reconnaissance, de celle qu’on porte à ses très respectables aïeux.
Et alors mon idée se précise, si une civilisation assez différente de la nôtre se permet de revendiquer l’héritage grec au même titre que nous pouvons le faire, alors pourquoi se priver de son étude puisque par elle, on pourrait mieux comprendre les arabes (et bien entendu les musulmans) non seulement les comprendre, mais aussi accepter qu’ils soient nos égaux, et que nous cessions une bonne fois pour toutes cette condescendance qui est tellement porteuse de racisme et de xénophobie.
Et Mahmoud Darwiche dans tout cela ?
Lisez-le, c’est plus qu’un impératif, c’est une nécessité absolue ! Il vous fait pénétrer dans cet univers logomachique merveilleux propre au monde méditerranéen, et vous comprendrez alors le lien avec Sophocle.
Oui, manipulateur du mot, en dehors de toute école, de tout système : le mot est dit et écrit d’abord et avant tout pour toute la force signifiante qu’il porte en lui ; il n’y aura plus de règles objectives de construction, la seule chose étant que le lecteur ou l’auditeur en pénètre tout le sens, mieux même qu’il s’asservisse complètement à ces quelques signes lus ou écrits.
Prenez le premier poème : c’est toute l’obsession du verbe (« Le verbe s’est fait chair », écrit la bible, pour les musulmans Allah ne peut se représenter que par la majesté du mot, et pour les grecs le verbe c’est « aussi l’alpha et l’omega de toute chose »)
« Une étudiante dira : à quoi sert le poème ? Le poète extrait fleurs et poudre de deux mots quand les ouvriers ploient sous fleurs et poudre dans deux guerres… »
Le mot, ce verbe, qui, quelque part dans ce recueil, lui sert aussi à invectiver Dieu (l’opposé du verbe, car le verbe est signifiant, appréhensible donc, et malgré toutes ses complexités, il demeure encore à la hauteur de l’humain, pour peu que celui-ci sache le manier, mais Dieu ???) ; invectiver, non, le démystifier, le rendre comme ces divinités grecques : caduc !
Il ne s’agit pas d’une démystification purement théorique, non, mais seulement de cette dénonciation que seules les atrocités humaines ont le droit de faire : atrocités dans ces camps de Palestiniens du Liban bombardés par Israël, mais atrocités dans cette Beyrouth en proie à une guerre civile innommable.
« Je ne t’aime pas
« Comme je t’aime ! »
Toute l’insoutenable situation de Beyrouth victime de tant de factions tant religieuses que politiques différentes, est dit dans ces deux vers à la contradiction extrême ; car tout est contradiction aussi cette poésie, aucune concession à attendre de cet écorché vif. Même s’il semble manier le paradoxe avec un art consommé (après avoir invectivé Dieu, ne fait-il pas appel à lui, à eux, mettant presque sur le même pied les divinités grecques le Dieu des trois grandes religions monothéistes), tout procède en lui d’une exigence absolue, et toujours la même : l’ultime recours aux mots pour rendre compte des aspirations humaines les plus profondes.
Et admirons cette force qu’il est capable de tirer de tout son héritage culturel : la mer, la méditerranée, bien sûr, mais aussi cette « mère » nourricière ou plutôt cette mer qui seule est capable de nous priver des « tempêtes » humaines. Obsession qui, comme Beyrouth, revient tout le long de cet opuscule
Obsession aussi que cette opposition qu’il y a entre une réalité oh combien meurtrière et une aspiration à la paix, à cette paix qui réconcilie l’homme avec son frère, mais aussi avec lui-même et qui le relie à tout ce qui le fait grand par son passé. C’est tout le sens de cet appel à Sophocle :
« Il faudra une mémoire pour que nous oubliions et
« pardonnions quand adviendra la paix entre nous
« et entre la gazelle et le loup.
« Il faudra une mémoire pour qu’à la fin
« nous choisissions Sophocle qui brisera le cercle … »
Mais hélas, la poésie ne se démontre pas, ce serait trop facile s’il y avait des recettes qui permettent de la déceler, de l’analyser, de la crier comme telle à la face du monde ! C’est peut-être cela la beauté poétique : plus besoin de règles pour que les mots commencent à exister !
Darwiche fait partie de ces authentiques et très rares poètes qui accrochent (allez savoir pourquoi tout à coup je pense à St John Perse !) immédiatement parce qu’il vous donne un formidable coup de poing au ventre ; parce qu’il est capable de vous entraîner dans un univers verbal à nul autre pareil ; parce que les mots eux-mêmes vous absorbent.
PS : Editions Actes Sud – Mai 2011 – 18Euros.
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