Martine Gozlan : Tunisie-Algérie-Maroc, La colère des peuples.
Quel livre et surtout quel travail d’enquête. Malgré le silence des médias français au début de la révolution tunisienne, malgré l’absurdité et l’incompétence des responsables politiques français incapables de mesure ce qui se passait, on avait pu avoir, grâce à des médias étrangers, une idée de l’importance de cette révolution. Et voilà une journaliste qui est sur place très rapidement, qui retrouve des amis tunisiens et qui est capable, à partir d’évènements clés, de tirer l’essence même de la révolution tunisienne ; du reste, pourquoi, ajouter le qualificatif ? Car ce qui a fait la force du mouvement tunisien, ce qui l’a déclenché, c’est ce qui peut arriver dans toutes les dictatures : l’insolence, l’arrogance d’un pouvoir complètement aveugle qui ne se rend même pas compte qu’à force de brimer, d’asservir le peuple, cette force vive dont il a pourtant besoin pour s’enrichir insolemment, eh bien il scie cette branche dorée sur laquelle il est assis ; le peuple se réveillera lorsque, crevant de faim et privé de toute dignité, la vie lui semblera totalement insupportable et que pour s’en sortir il lui faut se révolter.
Non ce n’est pas un vulgaire catéchisme marxiste ou humaniste qu’elle nous sort là cette journaliste, c’est seulement une constatation dont la justesse ne peut qu’amener la conviction très forte que l’humain a soif de justice et qu’il y a un moment où aucun pouvoir ne peut la lui interdire.
Mais ce qui est aussi très important dans cette révolution tunisienne, une caractéristique essentielle, c’est que pour réussir, il lui faudra éviter toutes les récupérations : les nostalgiques de l’ancien pouvoir, c’est déjà fait (au moment où j’ai lu ce livre), mais aussi et surtout la main mise des islamistes ; or la chance de la Tunisie c’est d’avoir comme père fondateur, en Habib Bourguiba, un laïc qui a réussi à imposer ses convictions ; et même si quelques tentatives ont eu lieu, la spécificité tunisienne écarte ce risque.
Justement et à l’opposé, ce qui se passe en Algérie : on demeure stupéfait à lire la description qu’elle nous en donne ! Elle l’avoue elle-même avec grande amertume : comment la France qui a été liée si intimement avec l’Algérie peut-elle ignorer autant ce qui s’y passe ? la misère et l’oppression qui s’abat sur le peuple algérien, l’exemple Kabyle en est la plus dramatique expression, nous l’ignorons complètement en France, nous croyons nos seuls médias français, qui, comme nos autorités –encore une fois d’une rare incompétence, tant elles sont liées à ces puissances financières qui broient tous les peuples- jettent sur cette réalité algérienne un voile pudique et fort diplomatique.
Et pourtant, quelle « ordure » que ce Bouteflika, ce président en qui, pourtant, le peuple avait mis beaucoup d’espoir, persuadé qu’il allait enfin débarrasser le pays de cette plaie immense les islamistes (faut-il le préciser encore une fois : il ne faut surtout pas confondre musulman, celui qui suit avec honnêteté les préceptes de la religion musulmane et islamiste, ce fanatique intransigeant qui pour des raisons de pouvoir est prêt à falsifier l’essence même de la religion musulmane et à se comporter bestialement, devenant alors aussi cruel pour le peuple que les sbires de Bouteflika).
Car c’est bien là le drame, Bouteflika a tellement déçu … mais comment pouvait-il en être autrement, il y a une telle corruption : évidemment le gâteau est tellement important et séduisant qu’on utilise tous les moyens pour le garder pour soi ; l’Algérie est un pays immensément riche, mais, voilà les richesses sont monopolisées par quelques individus, représentés par la clique de Bouteflika et aussi, hélas, quelques anciens de la guerre d’indépendance qui en ont complètement trahi les idéaux.
Tout cela est également démonté dans ce livre ; la colère gronde mais le peuple algérien aura-t-il le courage d’imiter son petit voisin ?
Et continuant son tour d’horizon du Maghreb, Martine Gozlan s’attache à la réalité marocaine : guère brillante, non plus, mais ici, ce ne sont plus des caciques historiques, ni des intégristes fanatiques, qui asservissent le peuple, mais la royauté elle-même ; et là-aussi, même amère désillusion : le tout nouveau roi, Mohamed VI, à la mort de Hassan II, avait par des paroles fortes suscité de grands espoirs, une nouvelle démocratie ou plutôt l’émergence d’une démocratie royaliste (oh certes pas encore le modèle anglais, mais assez proche pourtant du voisin espagnol), et surtout une nouvelle justice sociale … hélas, il a vite fallu déchanter ! d’autant que répression et soutien de la religion sont là pour étouffer toute velléité de révolte…
Et elle a mille fois raison de souligner, cette Martine Gozlan, que la France est directement concernée par ce qui se passe dans ce Maghreb : n’avons-nous pas quelques 5 millions de compatriotes qui en sont directement issus ? sans oublier tous ceux, et ils sont encore nombreux dont la vie a été profondément marquée et à jamais par cette région méditerranéenne !
Un livre qu’il faut absolument lire non seulement pour comprendre les bouleversements réalisés ou prévisibles, mais aussi pour réussir à comprendre ce qui peut se passer dans la tête tant de dirigeants que de fanatiques chez nous en France même, afin d’éviter tout simplisme qui ne peut que servir au Front National.
PS : ce livre est édité aux Editions de L’Archipel, et il ne coûte que 17,95 Euros.
PS 2 : Grand merci à www.debatunisie.com, blog tunisien qui m’a autorisé à utiliser son dessin paru le 8 octobre ; je conseille vivement ce blog à ceux qui s’intéressent aussi à ce qui se passe en Tunisie.
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