Louis Dumur : Un coco de génie
Après l’exaltation que m’avait procurée Rom@, ne risquai-je pas d’être déçu par ma lecture suivante ?
En plus, un illustre inconnu pour moi, un certain Louis Dumur ; certes, on ne peut connaître tous les écrivains contemporains, mais en ce qui concerne Louis Dumur, ce ne pouvait être le cas, puisque cet homme s’est signalé dans la littérature entre 1863 et 1934. Signalé ? Voire, car on n’en trouve guère de trace dans ces manuels de littérature qui peuplent nos établissements scolaires.
Donc en toute méconnaissance et donc inconscience j’emprunte ce livre sur la foi de son seul titre.
Et je l’ai dévoré : il m’a tant plu que je n’ai eu de cesse de le finir !
D’abord par son histoire, originale, le moins qu’on puisse dire.
Un parisien en vacances chez des cousins, fait la découverte d’un jeune homme, Charles Loridaine, qui se prétend poète et écrivain ; dans un salon (il faut bien que la petite bourgeoisie provinciale imite la capitale !), il déclame ses vers, et là, stupéfaction, notre parisien découvre qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de « L’enfant grec » tiré des Orientales de Victor Hugo. Plagiaire volontaire ou non ? Il va donc mener son enquête, et il découvrira que ce même Charles a écrit des poèmes de Lamartine et de Musset pour sa bien aimée qui croit dur comme fer au génie de son amoureux ! Mieux, Charles pense avoir une vocation pour le théâtre et écrit coup sur coup une Athalie et un Hamlet … sans oublier sa version à lui d’Emma Bovary …
On imagine la perplexité de notre parisien … et on n’en dira pas plus.
Outre une langue très agréable, un récit très bien ficelé avec ses rebondissements, ce roman séduit aussi par nombre de ses analyses.
D’abord celle d’une société complètement inculte : les habitants de cette petite ville, y compris l’instituteur ou encore le docteur, deux références culturelles évidentes, ne sont pas capables de déceler le plagiat ; pire, au lieu de s’extasier sur la beauté des vers, on se moque ouvertement de ce soi-disant poète, le trouvant totalement médiocre ; cette société condamne par avance toute activité intellectuelle ou culturelle qui se ferait au détriment de celles purement matérielles qui permettent à l’homme de subvenir à ses besoins. Le père de Charles en est une excellente caricature. L’art ne serait bon que comme divertissement, et encore faut-il qu’il ne soit pas trop « sérieux », c’est bien aussi le sens de tous les extraits musicaux donnés lors de la soirée mondaine. La fin du roman correspond alors parfaitement à cette vision qu’a la société de la place de l’art en son sein.
L’autre point que soulève ce roman, c’est bien aussi l’acte créateur en lui-même : que Charles plagie volontairement ou non, c’est une chose, mais c’est le pourquoi qui est intéressant ; l’explication selon laquelle il veut séduire sa bien-aimée (ce qu’il confirmera aussi) n’est pas satisfaisante, car alors, il aurait pu prendre des poètes et écrivains de seconde zone, de ceux qui sont totalement inconnus et qui n’ont aucune chance de passer à la postérité. Par contre choisir des génies comme Hugo ou Lamartine a une autre signification : c’est sans nul doute la reconnaissance que l’œuvre d’art a sa justification comme porteuse d’émotions et comme besoin indispensable pour l’esprit d’exister en tant que tel.
Etonnante modernité pour ce roman qui date pourtant de plus d’un siècle. On ne boudera jamais assez ce bonheur de redécouvrir ce que d’autres bien avant nous ont eu la sagesse de trouver et de nous léguer.
PS Editions Tristram, 243p. 19€
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