Saphia Azzeddine : La Mecque-Phuket
Sacré caractère que cette héroïne qui se raconte à la première personne. Beure de la première génération (si on comprend bien), étant née de parents marocains installés en France, elle se permet d’être critique sur à peu près tous les domaines : la religion, l’attitude des jeunes beurs, le racisme, l’organisation de la société avec notamment tous les problèmes de travail, sans oublier la vie quotidienne !
Le point de départ (une contradiction entre toutes celles qu’elle va assumer tout le long de ce roman) : elle veut offrir à ses parents le fameux pèlerinage à La Mecque que tout bon croyant se doit de faire au moins une fois dans sa vie. Elle va mettre dans le coup sa sœur. Et pourtant tout ne va pas pour le mieux entre elles deux, mais aussi avec la petite sœur et le frère ! Les chamailleries sont, du reste, monnaie courante et tout est prétexte à ce qu’elle engueule toute la communauté familiale : la passivité des parents, la fainéantise du frère, le manque d’initiative des sœurs, ou encore le fait qu’ils se laissent séduire par les sirènes de la société de consommation (castings en vue de devenir mannequin, ou encore trafics plutôt louches …)
Livre passionnant à lire durant les 150 premières pages : cette critique très acerbe, comme celle de la religion, que je ne peux m’empêcher de vous livrer, p.117 :
« Il faut avoir l’air grave quand on prie et faire la tronche quand on prêche sinon ça ne fait pas sérieux ! Et la religion c’est sérieux ! Entre les carmélites, les voilées volontaires et les orthodoxes loubavitchs, Dieu a intérêt à avoir un grand sens de l’humour et une notion très subjective de la beauté. Personne ne sait pourquoi les religieux font toujours la gueule. »
Ou encore sur notre attitude de renoncement (p.72):
« Notre bonheur ne dépend plus de nous, on se sent désinvestis. Alors on prend l’avion et on va en Asie questionner Krishna, et pour ceux qui n’ont pas le temps, quelques chapelets folkloriques autour du cou feront l’affaire … »
Ou aussi (p.151) cette double interrogation à partir d’une simple constatation :
« Ces médias qui encouragent la puterie et la dégénérescence, le pognon et le vice, l’ignorance et le déshonneur. Ces médias qui se préoccupent tant du sort des femmes musulmanes et si peu de leurs maris. Cet Occident si arrogant qu’il ne peut soupçonner qu’un autre mode de vie est possible. »
Elle en dit des choses cette Saphia (serait-ce la sophia grecque ?) et c’est mené avec une fougue, une vigueur, un à-propos et un sens de la logomachie très poussé ; et l’on s’étonne d’y être toujours aussi sensible après 150 pages.
Malheureusement, le rôle d’écorchée vive qu’elle se donne ne débouche pas sur grand’chose : certes, on n’attend pas d’un roman qu’il donne des perspectives sociétales ou religieuses, nous ne sommes pas dans le domaine des essais ; pourtant, de la part d’un cerveau capable de faire preuve de tant d’intelligence dans la critique, on aimerait bien que, par moments, il y ait quelques ouvertures, autres que celle que l’héroïne nous concède seulement par rebondissement de l’action, à savoir qu’elle va se résigner à ne plus être seulement critique … Résultat, – et comment en pouvait-il être autrement ? – ce roman tire en longueur même si la fin, pour logique qu’elle soit, arrive trop tard pour que nous en soyons émoustillés.
Si, pour reprendre une formule chère au temps présent, on juge au bilan, il y a, alors, dans la balance tellement de bons moments, d’instants d’intenses plaisirs qu’on pardonne volontiers facilement à cette Saphia Azzedine d’avoir cédé à la tentation du verbe…
Et verbum caro factum est ? Inch’Allah !
PS Editions Léo Scheer, 2010, 202p., 17€
Commentaires