Stéphane Audeguy : Rom@
Quel titre ! Devant ces quelques lettres, vous imaginez, le temps de soupeser cette couverture pourtant austère de Gallimard, tout ce qu’elles peuvent receler : de cette Urbs unique dont aucun humain ne réussira à tout connaitre, jusqu’à cet autre univers tout autant inépuisable, celui d’internet, sans oublier ce jeu de mot possible avec les Roms … vous hésitez à retourner ce roman et à en lire la quatrième de couverture ; et quand vous vous décidez, alors …
J’ai toujours peur de ces livres qui commencent trop bien (ma récente expérience avec Jorge Franco-Ramos en est la dernière illustration) ; car il commence très fort notre romancier : le premier chapitre, quelques pages seulement, est un véritable régal ; un feu d’artifice où tout se mêle, l’Histoire, et la banalité quotidienne, le scepticisme scientifique et historique et l’épique, l’Amour et toutes ses facettes, et ce dans une langue dont le mouvement vous donnerait presque le tournis.
Vous vous dites que ce n’est pas possible, ce roman ne peut pas continuer tout le temps sur le même rythme, qu’il va bien falloir que l’auteur se calme (à dire vrai, vous êtes très hypocrite en pensant cela, car vous ne souhaitez qu’une chose c’est que cette espèce de tourbillon ne s’arrête pas, tant vous jouissez de sa séduction !). Eh bien non, il y aura bien quelques moments moins denses, juste le temps de faire la connaissance de quelques personnages essentiels, mais même ces rares moments seront tellement bien amenés et rendus que ne seront en rien altérées la fougue et la brillance du reste du récit.
Car quel récit !
Le pari en était osé : imaginer que Rome soit une personne ! Pouvait-on rêver plus dense passé, plus riche personnalité ? Là-dessus, imaginer aussi que des professionnels et industriels du jeu vidéo en réalisent un dont le décor, les actions se situeraient dans la Rome du 3e siècle ! Vous nagez alors au milieu d’un kaléidoscope historique fantastique où tous les évènements peuvent arriver simultanément ou se succéder dans n’importe quel ordre (les hordes barbares des 5e et 6e siècles se heurtant à l’armée italienne contemporaine, par exemple !, ou encore ce couple contemporain qui s’enfonce dans les mystères de Mythra)
Avec tous ces éléments, il y avait déjà matière, à satisfaire les plus exigeants des lecteurs ; mais il a fallu qu’intervienne un autre facteur, celui qui va donner une toute autre dimension à ce roman. Un emballement final, dont on ne saisit pas bien la cause (mais qu’importe), est-ce le jeu vidéo qui devient complètement incontrôlable (à l’instar par exemple de l’Ordinateur dans l’Odyssée de l’Espace de Kubrik), ou est-ce le personnage de Rome qui perd la raison et qui provoque sa propre destruction ? Toujours est-il qu’on est en plein imaginaire, celui dont les références à la réalité n’ont plus de signification puisqu’elles ont perdu les supports eux-mêmes de leur réalité.
Le plaisir est alors à son comble …
Et pourtant, pourtant … une seule recommandation, un seul préalable avant cette lecture : pour jouir pleinement de ce roman exceptionnel, ayez d’abord une très bonne connaissance tant historique que géographique de Rome ; autrement vous risquez de rester trop souvent à l’extérieur du roman lui-même.
Car là-aussi, nous sommes en présence d’un grand écrivain : il aurait pu se contenter (on en connaît de ces romans qui, sur Venise, mentionnent lieu sur lieu, indiquent itinéraire sur itinéraire, mais tout cela c’est de l’artificiel, cela pue à plein nez son guide mal digéré) de citer tous ces lieux magiques ; il le fait certes, mais avec une telle simplicité, une telle vérité qu’on est plongé naturellement dans la Rome, celle de tous les temps, de l’antique à la médiévale ou de la Renaissance ou encore celle contemporaine. Et avec cette leçon qu’aucun amoureux de Rome ne peut oublier et que notre auteur transmet avec bonheur : Rome est sans nul doute la seule ville au monde capable sur quelques centaines de mètres de vous faire passer par toutes les grandes étapes historiques de la pensée humaine : en un petit kilomètre l’architecture vous fait sauter de l’antiquité à la création contemporaine sans oublier des palais Renaissance ou quelques places baroques …
Pour finir, mais il faudrait en écrire encore des pages et des pages sur ce roman, un clin d’œil, ce couple d’amoureux qui va assister à la désintégration de Rome et à sa réincarnation … la chute finale … il fallait y penser !
PS Editions Gallimard-NRF, 222p. 17,50€
PS les deux photos font partie de ma collection personnelle.
Commentaires