Khan, Uzma Aslam : Transgression
Daanish, jeune pakistanais qui étudie le journalisme aux Etats-Unis, revient au pays après le décès de son père ; Dia, étudiante, continue, après la mort tragique de son père, de s’occuper avec sa mère, Riffat, de leur élevage de vers à soie. Saalamat, fils de pêcheur et promis au chômage, est contraint d’aller tenter sa chance en ville … il est au service des voisins et amis de Daanish ; mais il en sait beaucoup sur Riffat et Daanish !
Roman sentimental, roman de mœurs, roman sociétal, c’est tout cela que nous livre Uzma Aslam Khan … et c’est aussi beaucoup trop pour pouvoir adhérer totalement à ce fort volume ; on pourra apprécier toute la partie un peu fleur bleu où Daanish et Dia vont découvrir l’amour avant d’en connaître les souffrances. (C’est la partie que j’ai le moins aimée tant elle me semble convenue, relever de trop de clichés – l’absence, les attentes, les découvertes sensuelles etc…)
Plus intéressantes par contre toutes les analyses de la société pakistanaise, pleine de contradictions, d’espoirs, mais aussi de désillusions.
Société en pleine ébullition : elle se veut en pleine évolution économique et sociale, mais elle tombe dans les mêmes travers que les économies libérales qu’elle veut copier ; chômage, grève, et abandon des richesses nationales à des groupes étrangers … Le cas de Saalamat est particulièrement significatif : la mer ne pouvant le nourrir car les réserves de poissons sont exploitées par de grands groupes qui n’hésitent pas à saccager les fonds sous-marins, il va tenter de survivre et connaître la dure loi du travailleur assujetti aux normes de la rentabilité ; pourtant il va réussir à trouver une autre voie, qui l’amènera à découvrir une autre réalité tout aussi terrifiante, celle du terrorisme !
Car cette société est aussi violente : des passéistes fortement teintés de fanatisme religieux n’hésitent pas à s’en prendre aux citoyens ordinaires, laissant même le hasard guider leurs mains assassines. Mais violence toute aussi forte, même si elle n’est que du domaine psychologique : le poids des traditions (vu par exemple à travers les rites funéraires ou les présentations de fiancés choisis par les familles !)
Elle se voudrait en pleine libération, cette société : ses étudiants vont à l’étranger, connaissent là-bas des tas d’aventures sexuelles, mais de retour au pays sont incapables de s’affranchir du poids de la tradition et continuent de reléguer la femme en position d’objet seulement apte à satisfaire tous les appétits (et pas seulement sexuels) masculins. Le pire dans tout cela étant que les femmes sont les premières à accepter ce sort, y compris les jeunes filles qui semblent le plus évoluées.
Dans ce cadre, restent donc les ressorts qui font interagir les personnages principaux.
La relation amoureuse entre Daanish et Dia devient alors secondaire dans la mesure où elle permet de mettre en lumière des forces bien plus grandes ; et par delà cette impossibilité terrifiante qu’ils ont de sortir de l’emprise de la tradition, ils sont la victime d’une loi quasi généralisée dans nos sociétés : la loi du sang. Et en fait c’est le point très fort qu’a su très bien utiliser l’auteure : cette loi presque universelle où la relation charnelle entre frère et sœur (Dia et Daanish ayant le même père) est un tabou qu’il ne fait pas transgresser, lui permet de décrire toute une société en pleine évolution.
L’on comprend alors toutes les réactions des personnages directement concernés, les mères, mais aussi le père de Dia, mais encore Saalamat qui a été un témoin oculaire important ; le drame étant bien que les deux personnages concernés sont les seuls à l’ignorer jusqu’au jour où …
Bon roman, certes, qui se lit avec facilité ; mais il n’a pas la force des « Derniers flamants de Bombay » de Siddharth Dhanvant Shangvi, qui nous plongent avec plus de force dans la réalité sociale du sous-continent indien !
PS Edition Philippe Picquier, 2004, 542 p.