Alain Veinstein : Voix seule
Perplexité, interrogation, comment définir tous ces états par lesquels je suis passé pour tenter de ranger cet ouvrage dans une catégorie d’autant plus rassurante qu’elle protège ses objets d’une structure rigide et indestructible.
L’auteur (sans doute un redoutable normand !) nous laisse le choix entre roman et poésie, tout en nous prévenant par ailleurs que ce recueil n’est que le « résultat d’un pan de vie en compagnie de mots avec lesquels il a entretenu une relation qui lui a semblé juste. » Et ajoute-t-il non sans malice « Ces mots j’ai essayé de les mener dans l’inconnu, le plus loin possible. Je leur ai demandé de me surprendre. ».
Eh bien, avec tout cela, te voilà prévenu, lecteur ! Et si cette dernière de couverture se voulait racoleuse, c’est pour le moins raté, car c’est bien plus qu’un inconnu qui t’est proposé ! C’est le « pire » des imaginaires, celui où le mot, l’ensemble des mots formeraient une toile qui te serait forcément étrangère puis que l’auteur lui-même n’en aurait aucune maîtrise.
Et si malgré tout, tu te décides et commences à ouvrir cet ouvrage …
Alors, te voilà de prime abord complètement rassuré : tu es bien dans l’univers poétique le plus total. Des semblants de vers, inutile de chercher les pieds, il n’y en a pas, seul compte le rythme que les mots et leurs agencements est capable de produire ; pour la même raison tu ne trouveras aucune rime, et si d’aventure tu en repères une, ce n’est que pur hasard.
Mais alors, me diras-tu, ce n’est pas bon, c’est même nul !
Oh que cela est mal me connaître ! La conception que j’ai de la poésie est tout autre que celle restreinte à des vers délimités par des pieds et entrecoupés par des hémistiches et autres césures indispensables, vers que renforcent des rimes riches, les masculines jouant avec les féminines dans une parodie de ballets amoureux.
Et si la poésie, c’était aussi l’indéfinissable ? Ce jeu subtil de sonorités, de chocs entre des mots au sens opposé, ou encore ces associations impossibles entre des mots qui n’ont rien à voir … toute cette fantaisie imprévisible parce que les mots eux-mêmes s’attirent et se repoussent comme ces myriades d’électrons gravitant en nous, autour de nous ou aussi si loin de nous.
Et si la poésie c’était aussi cette explosion d’une palette de couleurs, où les fondamentales, celles que nous révèlent la photographie, se marient en tant de nuances que même l’œil le plus avisé est incapable de les analyser en toute « scientitude » alors qu’elles le fascinent ! Un peu comme cette infinité de verts que nous offre dame nature au printemps, ou ces jaunes de l’automne …
Alors, lis ce recueil, laisse-toi emporter par ces quelques mots tracés sur la feuille, pierres et repères d’un cheminement intérieur, celui du poète, mais aussi le tien, car que tu le veuilles ou non tu t’y retrouveras et pas seulement un peu.
La place n’est pas au dithyrambe, ou à une quelconque frénétique apologie, mais seulement à se laisser glisser sur soi et en soi tous ces mots et d’en savourer toute la richesse comme celle de ces vérités profondes que personne d’autre que vous n’est capable de vous révéler.
PS Editions « le Seuil » 2011, 188p., 18€
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