Alexis Jenni : L’art français de la guerre
Ainsi donc l’Académie Goncourt a attribué une nouvelle fois sa prestigieuse récompense à un premier roman.
C’est donc avec une curiosité certaine que je me suis emparé de ce livre, un bon pavé fort de ses 632 pages.
La première constatation tout à fait objective, c’est qu’il m’a fallu presque une semaine pour le lire (avec cette autre observation, pourtant, que dans cette période, il y a eu les Fêtes de Noël) ; cela ne veut pas du tout dire que je me suis forcé à le lire, et qu’il m’a ennuyé à ce point que je n’étais guère capable d’en lire plus de cent pages par jour ! Non, tout au contraire, c’est un livre tellement passionnant et d’une telle densité que, si on veut en savourer tout le sel, alors, il faut y mettre le temps.
Le résumer ? l’histoire est très simple ! Un jeune homme rentre dans le métier des armes par un curieux concours de circonstances à la fin de la seconde guerre mondiale ; mais il se trouve aussi que, passionné de dessin, il croque tous ses camarades, tous ceux que la guerre lui fait rencontrer… y compris et surtout la fille d’un médecin colonel.
Il intègrera l’armée et participera aux guerres coloniales que la France a menées en Indochine et en Algérie ; en Indochine, il découvrira le dessin chinois à l’encre et à la plume, technique et source d’inspiration dont il ne se départira plus. Mais il rencontrera aussi certains légionnaires qui lui sauveront la vie, et avec qui il aura en Algérie des pratiques militaires fort peu avouables (le parallèle avec le lieutenant tortionnaire Jean-Marie Le Pen est quelque peu troublant, mais qu’on se rassure tout de suite le parallèle s’arrête là, et notre héros est bien plus sympathique et consistant que l’épouvantail du Front National !)
De retour en France, et définitivement en retraite de la chose militaire, il fait par hasard la connaissance du narrateur ; tous les deux passent une espèce de marché, le militaire apprendra au second à dessiner tandis que ce dernier racontera les souvenirs de campagne du premier.
Ce qui n’aurait pu être qu’un banal roman historique prend une toute autre dimension par la façon même dont l’auteur a conçu et bâti son roman. A chaque partie historique correspond un double, celui de la réflexion, appelé commentaires ; c’est-à-dire que l’auteur prend un ou deux éléments qui lui semblent déterminants dans l’évocation de la période donnée, et il les adapte à la situation présente. On serait presque tenté de dire que ce sont là les pages essentielles du roman, tant elles nous apportent de profondeur et de perspectives : que ce soit les réflexions sur le langage, sur la nation, sur le mythe (De Gaulle, qualifié de « Romancier », qui est capable d’hypnotiser à ce point les Français qu’ils les persuadent de la grandeur de la France alors qu’elle est devenue toute petite !), sur la race (ou les races !), sur la cohabitation de mondes culturels différents et sur la nature même du colonialisme … bref sur tous ces sujets qui animent notre époque l’auteur échappe au superficiel, à la formule à l’emporte-pièce qui bien souvent masque l’absence totale de réflexion, et il nous force au contraire par un cheminement souvent très didactique à nous poser des questions, à remettre en cause des certitudes, enfin celles que de trop nombreux politiciens voudraient nous imposer ; il est impossible de ne pas être séduit par une telle démarche dont la sincérité et l’honnêteté son particulièrement convaincantes.
Du coup, les pages purement historiques prennent un tout autre relief. Certes, elles ne prétendent absolument pas rendre compte de la totalité des conflits évoqués, elles sont beaucoup plus proches de celles d’un Fabrice del Dongo qui, dans la Chartreuse de Parme, assiste d’une façon très parcellaire à la bataille de Waterloo. Alexis Jenni réussit ce tour de force à nous intéresser à de tout petits faits de chacun de ces grands conflits ; la Résistance ? c’est par une anecdote, la trahison d’un pétainiste au profit de la Résistance qu’il l’aborde ; la guerre d’Indochine, ce sont quelques escarmouches et non par exemple la grande bataille de Dien Bien Phu, qui nous font rentrer dans l’univers terrifiant de cette très sale guerre qui a fait des dizaines de milliers de victimes de part et d’autre, et pas seulement des militaires ! La guerre d’Algérie ? Sans doute un peu plus développée où sont évoquées des grandes opérations de ratissage, et bien entendu cette villa monstrueuse à Alger où l’on torturait pour obtenir le moindre renseignement.
Nous avons un autre point de vue que celui officiel retenu tant par les politiciens que par les historiens, sur des moments clés de l’histoire qui a bouleversé la France ; côté humain qui côtoie la mort, omniprésente y compris dans sa dimension la plus dramatique, et cette volonté non seulement de vivre mais surtout de résister et si possible d’annihiler l’ennemi et tout ce qu’il représente.
De très belles pages, dans une écriture souvent très simple mais émouvante, qui contrebalance l’atmosphère pesante, inquiétante et parfois terrifiante de la guerre. Les personnages, même s’ils peuvent apparaître pour certains comme d’horribles fascistes (certains me manqueront pas de faire penser à d’autres illuminés, ceux de l’OAS qui voulaient à tout prix garder l’Algérie Française), sont habités par de rares qualités d’amitiés : affections solides, tout autant que ces sentiments plus subtils, comme cet amour entre le héros et la fille du médecin-colonel.
Que conclure ?
Que je n’aurais pas voulu être membre du jury du Goncourt : car si ma préférence affective et aussi littéraire va indiscutablement à Carole Martinez que les Lycéens ont eu raison de primer, il est tout autant indéniable qu’Alexis Jenni a signé un très grand roman, et qu’il méritait lui-aussi cette distinction.
PS Editions Gallimard, 2011, 632 p., 21Euros
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