Daniel Arsand : Un certain mois d’avril à Adana
Ces temps-ci on a beaucoup parlé du génocide arménien ; une loi française vient même d’être votée interdisant et la punissant toute négation de ce génocide. Ce qui, à mon goût, est une véritable erreur, non pas eu égard à nos relations avec la Turquie, mais tout simplement parce que vouloir assujettir une vérité historique au pouvoir législatif et donc politique c’est risquer ni plus ni moins que d’altérer, voire dénaturer cette même vérité ; si pour exister totalement, un fait historique a besoin de l’aval et du soutien du politique, alors il devient entaché d’enjeux politiques qui lui sont complètement étrangers et qui le desservent au point de lui faire perdre la force qu’il devrait avoir.
Même si je voulais nier un tel fait historique, et le ramener par exemple à un simple fait d’opération de police (ce qui a été longtemps le cas des autorités françaises en Algérie, pour qui les aspirations populaires de la rébellion algérienne n’étaient le fait que de quelques bandits et autres trublions sans foi ni loi que quelques opérations de police bien senties réduiraient à tout jamais : le pouvoir français n’a-t-il pas été aussi aveugle et inconséquent que les autorités turques qui veulent minimiser ce qu’elles ont fait contre les Arméniens au début du 20e siècle ?), de nombreux récits et témoignages me convaincraient de mon erreur et me forceraient à admettre qu’il y a bien eu un génocide arménien.
J’en étais déjà intimement persuadé par de précédentes lectures, mais le dernier roman de Daniel Arsand en apporte une preuve supplémentaire ; je vous entends déjà m’asséner cette vérité première que j’ai aussi souvent avancée : ne pas confondre réalité d’un fait historique et roman ! certes, et en l’occurrence, il s’agit d’une reconstruction sans doute quelque peu arbitraire, mais en tout cas sûrement fondée, ce qui n’en donne que plus de force.
Comme toute reconstruction, le schéma ne peut être que très simple : seulement chronologique avec ce déroulement inexorable dans le temps des derniers jours de la communauté arménienne d’Adana en avril 1909, prélude (ou répétition de) à ce qui allait être l’un des grands génocides de l’histoire, en 1915/1916. Quelques personnages qui vont participer de cette tourmente. Toutes les destructions et tentatives d’anéantissement de groupes humains ont connu les mêmes tensions et les mêmes horreurs ; dans ce roman, elles auront aussi toute leur place et accentueront bien évidemment le drame qui se déroule sous nos yeux quasi incrédules de lecteur.
Mais ce n’est pas ce qui est le plus important dans ce récit.
Non ce qui me semble le plus intéressant, c’est l’analyse du processus : son enclenchement et son déroulement jusqu’à son aboutissement. Comment on se saisit d’un prétexte, un projet éventé d’un hypothétique attentat, l’un de ses futurs auteurs se réfugiant dans une petite ville, Adana ; c’est alors toute la communauté arménienne qui va en subir les conséquences !
Premier point, transformer une faute (très lourde) individuelle en une responsabilité collective, et donc punir tous les membres de cette collectivité. D’autres raisons sont aussi suggérées, bien plus prosaïques dues à la convoitise des richesses de notables arméniens, mais elles passent au second point (alors qu’elles pourraient être au premier plan !) et sont masquées par des raisons plus nobles, « idéologiques » : conflit entre deux religions.
Deuxième point, les circonstances : puisqu’on ne peut avancer ces raisons, sous peine d’invalider voire de discréditer le mouvement à venir, on va fabriquer des faits et les falsifier ; il suffit de deux ou trois mauvais garnements (toute société en a !) qui infligent des sévices insupportables à un innocent, ce dernier voudra alors se plaindre aux responsables turcs de la ville, il ne sera pas cru et du coup ce sera lui qui sera le méchant, justifiant déjà une première mobilisation des turcs contre les arméniens. Pour amplifier le processus, il suffira de quelques autres provocations, quelques incendies, et le tour sera joué. Si vous ajoutez quelques autres considérations religieuses, les Chrétiens qui voudraient abattre l’Islam et tous les musulmans de la ville, tous les ingrédients seront réunis pour qu’ait lieu le drame.
Les autorités turques de la ville alerteront alors les autorités centrales d’une rébellion des Arménienns ; il suffira de céder à la pression « populaire » de mouvements extrémistes turcs et ce sera le troisième et dernier volet : le génocide.
Décrypté ainsi, ce pourrait être un chapitre de traité sur la prise de pouvoir ou sur l’élimination d’un groupe gênant ; mais alors ce serait d’une froideur totalement inhumaine ; or l’art de Daniel Arsand c’est de mettre à jour précisément un tel processus à partir d’éléments dramatiques incontestables, et surtout d’amener progressivement cette issue fatale : le lecteur se sent pris dans un engrenage qu’il pressent comme inévitable alors qu’il voudrait tant que les « héros » s’en sortent, que ne se produise pas ce carnage que pourtant tout annonce.
Véritable roman historique qui nous fait plonger au plus profond de l’horreur humaine, il est aussi le roman du bon contre le méchant, du faible contre le puissant, du naïf contre le calculateur, mais encore de l’amour contre la haine … avec quelques pages étonnantes où des turcs ont pris la défense d’Arméniens ; sans doute, très rares, mais il y en a forcément eu, de même qu’il y a eu des allemands qui ont protégé et sauvé des Juifs durant la seconde guerre mondiale.
PS Editions Flammarion, 2011, 373 p., 20€
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