Elsa Marpeau : Les yeux des morts
Je suis toujours en admiration devant les auteurs de roman noir qui sont capables de trouver des situations hors normes pour bâtir toute une histoire capable de vous tenir en haleine pendant des pages et des pages. C’est sans doute parce que je ne fréquente pas assez (euphémisme pour ne pas dire pas du tout !) la littérature noire à sensation, genre « Détective » dont les couvertures s’étalant en affichettes m’ont toujours impressionné lorsque j’étais jeune homme.
Mais il ne suffit pas d’avoir un bon fait divers pour créer un bon roman noir qui vous prenne jusqu’aux tripes (expression certes vulgaire, mais qui correspond tellement bien, et qui parfois rend mieux compte de la réalité que toute autre expression académique : je me souviens l’avoir entendue pour la première fois dans la bouche d’un critique musicale, il y a fort longtemps et qui rendait ainsi compte de l’impression que lui avait faite une interprétation du « Pierro Lunaire » de Schoenberg – œuvre que je vous recommande, tant elle est nécessaire à l’esprit et au corps de tout un chacun …. Mais comme vous la connaissez surement, cette précision est totalement inutile !)
Et le roman d’Elsa Marpeau est un bon roman noir, si je ne voulais pas la faire rougir, même si je ne la connais absolument pas, j’ajouterais que c’est un très bon roman.
D’abord pour son cadre, elle n’a pas choisi la première situation venue ; c’est très fort que de prendre comme ambiance générale celle d’un service d’urgence d’un hôpital et particulièrement astucieux et en même temps chargé d’une très forte symbolique : comment, ce lieu par excellence où l’on tente de soigner toute la misère du monde, et où la priorité absolue est le combat contre la mort, eh bien ce lieu serait au contraire le domaine de la grande faucheuse non par fatalité naturelle mais bien par une volonté assassine ?
Et le pire c’est que cette volonté criminelle serait le fait d’un de ceux qui sont chargés de lutter contre la mort elle-même.
C’est donc dans cet univers que nous fait plonger Elsa Marpeau avec un réalisme saisissant, à croire qu’elle y a passé toute sa vie (ce que dément totalement la quatrième de couverture !) ; j’ai très peu fréquenté le monde hospitalier, comme la plupart des gens, mes rares visites se sont cantonnées à celles effectuées auprès des membres de ma famille (remarquez que par une loi purement mécanique, plus votre famille est nombreuse plus vous avez de « chances » de fréquenter l’hôpital !). En tout cas j’y ai retrouvé toute cette atmosphère faite à la fois de souffrances, d’espoirs, mais aussi de révolte, celles du corps comme celles de l’esprit, et cette résignation insupportable face à cet éternel manque de moyens matériels pour résorber comme on le souhaiterait toutes ces souffrances.
Ajoutez à cet univers une équipe un peu hors norme elle-aussi de flics enquêteurs, avec des relations troubles et peu conformes aussi à l’image qu’on se fait de ce milieu (et complètement à tort, car il suffit d’en connaître un ou deux spécimens, pour se rendre compte qu’après tout et même en service, ce ne sont que des humains comme nous, avec tout ce que cela peut comporter comme risques de déviance – alcoolisme ou rapports au sexe – inhérents à la nature humaine !)
Et en cela aussi, Elsa Marpeau réussit bien ; elle sait éviter l’écueil de la première littérature noire américaine où le flic était automatiquement un alcoolique fini et une brute du sexe, pour que malgré ces penchants il soit encore capable de raisonner comme il faut, d’avoir des réactions sentimentales sensées et vraiment humaines, et donc d’entreprendre ce qui est l’essentiel, quand même dans un roman noir, la quête de l’assassin.
Juste un petit regret dans ce flot d’éloges que je viens d’adresser à l’auteure ; elle sait maintenir le suspens, mais on découvre un peu trop tôt à mon gré l’assassin … mais bon, la critique est aisée !
Je ne vais pas terminer cette rubrique avec mon traditionnel
« Pour un premier roman c’est un coup de maître, et on attend avec impatience le second »,
Sinon vous allez penser que je radote et que je ressors mes fiches de lecture (ouh, le vilain !)
Mais même si je le pense très fort, je le l’écrirais pas ; je me contenterais seulement de remercier Elsa Marpeau pour les très bons moments que j’ai passés en compagnie de ces héros, et surtout pour m’avoir permis de vibrer avec eux et de partager nombre de leurs sentiments ; et c’est aussi à cela qu’on reconnaît un grand écrivain !
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