Eric-Emmanuel Schmitt : La femme au miroir
Vies de trois femmes : Anne de Bruges (15e siècle), Hannah la viennoise (début 20e siècle) et Anny l’actrice contemporaine de cinéma.
Si vous n’avez pas lu la quatrième de couverture (ce qui peut se faire, même de la part d’un lecteur chevronné comme moi … qui ai eu cet oubli, sans doute très intrigué par l’illustration de la première de couverture), vous vous demandez dès les premiers chapitres, pourquoi un seul roman, alors que, manifestement avec l’ossature proposée, il y avait matière à trois romans.
Car la structure est d’une rigidité très stricte : un chapitre consacré à un moment de la vie d’Anne, le second toujours en forme de lettre, celle qu’Hannah envoie à une amie d’enfance et dans laquelle elle se raconte, et le troisième chapitre aux moments tumultueux d’Anny. Et ces trois vies sont tellement différentes ! La quasi sainte et mystique Anne, Hannah l’épouse modèle qui au contact de la psychanalyse va se transformer, et Anny excellente comédienne mais en proie à la drogue et à l’alcool.
Par un biais étonnant ces vies vont évoluer dans un tout autre sens que celui suggéré par les premiers chapitres ; Anne va être jugée pour sorcellerie et livrée aux flammes du bûcher, Hannah va quitter son mari, se réveiller comme femme libre, et même devenir psychanalyste, quant à Anny, elle va abandonner drogue et alcool et se libérer enfin de l’emprise souveraine de son imprésario.
Et vous allez vous rendre compte que ces trois vies ont quelque chose en commun ; des caractères féminins bien trempés, certes, mais ce n’est pas suffisant ; alors, des conditions régies par la même dramaturgie ? La sainteté d’Anne comparée à la rigueur et à l’avancée médicale de la psychanalyse ? pourquoi pas, mais cela me gêne aussi, comme me trouble aussi le fait de constater qu’Anny ne se libère de ses addictions que par amour (lesquelles addictions pourraient alors être comparées aux forces inquisitoriales qui condamnent Anne).
Si, comme moi, vous avez horreur du mysticisme et de la psychanalyse (je me permets de vous rappeler l’excellent ouvrage de Michel Onfray sur Freud) vous pouvez redouter le pire ; eh bien non, vous serez surpris de constater à quel point Eric-Emmanuel Schmitt sait éviter l’écueil de l’apologie forcenée; il reste très souvent à la lisière de l’endoctrinement ou de la catéchisation, mais il sait ne pas franchir la frontière, tout cela passe parfaitement dans le cadre de l’évolution de ces vies, et c’est en cela aussi qu’il est un très grand romancier.
On ne vous donnera pas la fin de ce roman, mais vous vous rendrez assez rapidement que ces vies sont liées et que, de fait, il ne pouvait y avoir trois romans distincts, mais un seul.
Un des autres aspects intéressants de ce livre, c’est le coup d’œil exercé que porte l’auteur sur nos sociétés. Evoquer ne serait-ce que d’une ligne la fin du Moyen-Age est toujours une recette qui prend, mais en faire un des cadres principaux c’est s’exposer à la critique impitoyable de nombre de lecteurs. Or cette société de Bruges nous intéresse à plus d’un titre ; l’opposition entre le profane et le sacré, qui trouve son apogée dans l’appréciation que porte la population sur le jugement et la condamnation d’Anne ; l’opposition aussi entre le rationnel et le superstitieux, comment un seul rapport d’humain à bête (la relation étrange et mystérieuse entre Anne et le Loup) peut tout à coup se transformer en manifestation surnaturelle et donc investir Anne d’une dimension religieuse rationnellement incompréhensible. Passionnante, même si seulement évoquée, l’opposition entre le régulier et le séculier : Braindor, ce dominicain – étonnante similitude avec celui du Nom de la Rose – dont la lucidité religieuse et la connaissance historique contrastent avec le fanatisme de l’archidiacre … sans oublier bien évidemment toute la réflexion qui est faite sur la condition féminine avec en particulier l’existence de cette cité des béguines exclusivement réservée aux femmes !
Et l’on peut porter les mêmes analyses en ce qui concerne les mondes dans lesquels évoluent tant Hannah qu’Anny. Ne reprenons pas les jugements sur la psychanalyse (j’aurais trop peur d’être partial !), mais considérons seulement un élément nouveau par rapport à Anne : les positions sur l’art, et comment une société peut se diviser en ce qui concerne ses créations artistiques ; clairs sont alors les clivages entre les partisans de ce qui est définitivement consacré comme valeur sûre, le monde des Valses de Strauss, ou les compositions de Johannes Brahms par exemple, en opposition à Gustav Mahler que la modernité effraie, de même que la peinture d’un Gustav Klimt ; ce qui devient passionnant dans cette vie de Hannah, c’est que notre héroïne va se trouver confrontée à ce débat et qu’elle sera obligée de trancher, de choisir son camp ; ce qu’elle fera … mais le faisant, elle prend aussi une option définitive sur le reste de sa vie !
Je ne parlerai pas d’Anny, car j’espère vous avoir suffisamment mis l’eau à la bouche pour que, découvrant ce roman, vous appréciez aussi ce personnage qui devient au fur et à mesure de son évolution de plus en plus attachant.
Y-a-t-il besoin d’une conclusion ?
Eric-Emmanuel Schmitt reste encore et surtout avec ce roman, un maître du genre, et un régal pour tous les amoureux de la littérature.
PS Editions Albin Michel, 2011, 456p., 22€
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