Etonnant, comme la réalité, toujours en embuscade, nous rattrape !
Nous sommes bien tranquillement assis face à notre téléviseur, prêt à nous émouvoir à bon compte des malheurs des autres, en regardant certaines émissions comme « Envoyé spécial ».
Comme ils sont bien ces « petits », ne pouvons-nous nous empêcher de penser, tous ces risques qu’ils prennent pour nous montrer la laideur de ce monde ; nous les admirons, vouant pour eux une estime qu’on aurait autrefois portée sur des chevaliers.
Et puis tout à coup le drame, l’un de ces journalistes est victime d’un tir d’obus, et devient à son tour une de ces victimes collatérales que ces fous de guerre sacrifient sur l’autel de leurs volonté démente de pouvoir.
Gilles Jacquier. Il n’est que d’entendre et de voir toutes les réactions qu’a suscitées sa mort, pour se rendre compte à quel point le monde de l’information a perdu un de ses éminents membres.
Je ne pourrai rien ajouter de plus à tous ces éloges ; le voudrais-je que je n’en aurais guère le droit, car il serait de ma part quelque peu hypocrite de les prononcer, alors que de Gilles Jacquier je ne connaissais presque rien, si ce n’est quelques-uns de ses reportages.
Mais, me semble-t-il, la meilleure façon de lui rendre hommage, c’est surtout de nous intéresser à ce qui a fondé son travail, le désir d’information.
Oh superficiellement, ce serait vite dit : le besoin de montrer la réalité de tous ces conflits plus ou moins larvés qui ensanglantent la planète. Quand on a dit cela, on est rassuré comme devant un film de guerre ; notre plaisir, sans doute très masochiste, est comblé de voir les autres souffrir, de compatir à leur malheur, pendant que nous-mêmes sommes douillettement enfoncés dans nos fauteuils ou canapés. Et passé le reportage, encore une pensée de quelques minutes tout au plus sur les images vues, et nous retournons, comme si de rien n’était à la suite de nos occupations, c’est-à-dire bien souvent, celles qui nous attendent dans nos chambres à coucher.
Est-ce pour cela que des êtres comme Gilles Jacquier prennent des risques trop souvent mortels ?
A quoi servirait une information si elle ne devait engendrer une réaction qui aide plus ou moins, et même dans une tout petite proportion à la solution du problème ? Faites le parallèle avec notre vie publique : regardez comme le moindre mot provocateur d’un candidat ou d’un de ses partisans suscitent tout de suite tollés et commentaires virulents ! (à preuve le dernier discours de Bernard Accoyer, président de l’Assemblée Nationale sur la gauche au pouvoir !)
Nous informer pour être seulement spectateurs ou pour essayer d’être acteurs ?
Il y a de quoi parfois désespérer le plus brillant de ces reporters à voir le peu de cas que nous faisons de leurs reportages.
Car il est bon aussi de fouiller ce qui se cache derrière leur obstination à nous montrer toutes les grandes misères et détresses de ces conflits. L’honnêteté et l’engagement de ces reporters devraient quand même nous interroger : si ce n’était que pour le spectaculaire, prendraient-ils autant de risques ? Et leur vision, comme leur détermination, n’est-elle pas aussi cette croyance indestructible en un monde meilleur, en un autre type de société, en une espèce d’humanisme où toute chose serait à sa place, et où le pouvoir ne serait que l’expression d’une volonté populaire et non l’exclusivité de quelques-uns ?
Mais c’est vrai que des reporters comme Gilles Jacquier sont des êtres dangereux en fait pour tous ceux qui détiennent injustement une parcelle du pouvoir, ou qui en font un usage injustifié ; et je m’étonne que les conseillers de Nicolas Sarkozy ne lui aient pas soufflé le danger qu’il y avait pour lui de faire l’éloge de Gilles Jacquier.
Car si les reportages de ces grands journalistes n’exigent pas de nous qu’on s’implique directement dans la solution des énormes problèmes soulevés, par contre, si nous les suivons un peu plus dans leurs démarches, ils nous ouvrent un peu plus les yeux sur la réalité de ce qui fonde hélas, la violence d’aujourd’hui dans le monde ; et si nous sommes capables d’analyser, à l’aide de ces reportages, la nature du pouvoir, ses rouages et ses enjeux, dans ces pays lointains, alors nous sommes aussi capables de transposer ces mêmes modes d’analyse à notre propre société occidentale : qu’y-a-t-il comme différence entre Assad le syrien qui tente de garder à tout prix le pouvoir avec des répressions sanglantes, et toutes les manœuvres de nos politiciens pour se maintenir au même pouvoir ? Tout est dans la forme, ici pas de répressions sanglantes, et heureusement, mais sur le fond la fascination qu’exerce le pouvoir n’est-elle pas identique ? Et mener, comme nous y incitent tous ces reportages sur les révolutions de l’an passé et sur ce qui se passe en Syrie, une réflexion sur ce qu’est le pouvoir et ce qui le motive … n’est-ce pas aussi une façon de sensibiliser un peu plus le citoyen que nous sommes ?
Je ne voulais pas faire l’éloge de Gilles Jacquier, et pourtant je crois que c’est là le meilleur qu’on puisse lui rendre : avoir, toute sa vie, par son métier et ses reportages, tenté d’être un éveilleur de nos consciences.
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