Patrick Rambaud : Cinquième chronique du règne de Nicolas Ier
Comme elles étaient attendues ces chroniques ! Et si nous avions escompté sur les étranges lucarnes pour nous informer de leurs parutions, nous attendrions encore et peut-être pour très longtemps : ce qui aurait été un grand dommage.
Rien de tel que le bouche à oreille, cet ami qui en a entendu parler, qui en a vu des piles dans une grande librairie, mais qui ne les a pas encore lues.
Et de me précipiter, mon vélo devenant alors dans cette hâte, un véritable Pégase ; je retiendrai le sourire entendu de la caissière qui me fit payer le précieux document, comme s’il y avait une affinité citoyenne entre elle et moi …
Et de me plonger dans la lecture de ces chroniques qui, depuis quatre ans déjà, sont un véritable régal.
Dès la dédicace on a ce frémissement de l’esprit qui a enfin trouvé la nourriture qui lui convient :
« A Tieu Hong,
« Au Président Hô Chi Minh qui avait de la constance,
« A M. Fellini qui aimait tant le cirque. »
Le ton est donné : et on sait vraiment ce qu’on va découvrir dans ce livre.
Ajoutez à cela la citation de Shakespeare en exergue et vous tombez directement sur :
« Adresse à notre déprimante majesté pour qu’elle prenne ses dispositions et « la porte.
« Incommensurable Seigneur, voyez avec clarté les choses comme elles sont, jusqu’à quels excès, quels malheurs, quels périls vous ont poussé votre penchant naturel, la satisfaction de vous-même. Gémissez-en utilement, courageusement, et sauvez votre Etat en embrassant par une pénitence également juste, le remède unique à tant de calamités présentes et à venir : dégagez, Sire. »
Après, vous n’avez plus qu’à vous laisser porter par ce style que Patrick Rambaud s’est approprié d’une façon magistrale. Souvenirs nostalgiques mais en même temps tellement enthousiasmant de cet autre style, si proche, des fameuses chroniques « La Cour » du Canard Enchaîné du temps du général De Gaulle. Ces trouvailles constantes dans les adjectifs qualifiant l’hôte de l’Elysée : je ne les ai pas encore comptées, mais innombrables et tellement bien ajustées aux situations évoquées. Et que dire de ces dénominations des courtisans et autres personnalités qui ont marqué la vie politique française de l’an passé ! Derrière l’apparente facilité se cache un formidable travail pour trouver le mot juste, cette périphrase qui en quelques mots va faire mouche.
« Sévère sous son masque de cheveux blonds laqués, dont chaque mèche semblait au garde-à-vous, la duchesse ne bronchait pas. » Vous avez reconnu ?
Et cette nouvelle venue, Melle de Montretout, la Marine Le Pen ! Toutes les pages qui lui sont consacrées sont un véritable délice ; d’autant qu’elle (La Marine !) donne l’occasion à l’auteur de nous faire un petit cours de politique française où en de saisissants raccourcis sont abordés tous les problèmes dus à la difficile cohabitation entre des communautés aux cultures différentes.
Mais c’est tout le livre qu’il faudrait citer !
Et je m’émerveille de retrouver évoquées toutes ces affaires dont la plupart ont été révélées et développées par le Canard Enchaîné et quelques autres médias totalement indépendants … ils sont si rares ! Oui, je m’émerveille, car toutes ou presque reviennent alors en mémoire ; et contrairement au dicton qui veut qu’un clou chasse l’autre, Patrick Rambaud réussit ce tour de force de nous les faire revivre : mais attention, ce n’est pas un catalogue, ce qui serait mortellement ennuyeux, non, derrière ces évocations toujours satiriques, toujours drôles même si souvent d’un humour grinçant, se cache un sens politique passionné et passionnant. Il est tellement perceptible qu’on se prend à son jeu … et que cette cinquième chronique alors se dévore …
Il faut en profiter car l’auteur lui-même avoue son péché mignon qu’on ne peut que partager avec lui, un optimisme raisonné et non irrationnel, et il écrit ces derniers mots après avoir achevé le récit de cette année :
« (A suivre une dernière fois, espérons-le.) »
PS Editions Grasset, 2012, 194p. 14,50€
Commentaires