Armin Vambery : Voyage d’un faux derviche
Il fallait quand même avoir beaucoup d’audace pour entreprendre un tel voyage. Partir pour deux ans au fin fond de l’Asie centrale, dans cette partir qui, au-delà de la mer Caspienne, ouvre la porte de l’Inde et de la Chine … audace d’autant plus grande que, l’européen avec la réputation d’ »infidèle » qui lui colle à la peau n’est guère bien admis (et c’est un euphémisme !) par des populations plus ou moins (et souvent plus que moins !) fanatisée par un Islam fortement enraciné. On doit aussi reconnaître que ce voyageur hors norme n’était pas n’importe qui, puisque orientaliste et linguiste hors pair.
Audace encore, que pour réussir un tel voyage il fallait à cet intrépide explorateur se mettre dans la peau d’un de ces indigènes et surtout se faire passer pour un derviche, une espèce de saint ambulant, connaissant par cœur le Coran et les pratiques religieuses musulmanes ! Et le plus extraordinaire, malgré quelques très rares soupçons, vite balayés, c’est qu’il y soit arrivé !
C’est alors toute une série d’aventures qui le faisant partir de Téhéran vont l’amener jusqu’à Samarkand et lui faire traverser tout le Turkhestan.
Ce qui est frappant avant tout, c’est la méthode narrative : d’une simplicité étonnante et quelles que soient les difficultés rencontrées toujours avec brièveté, calme, et surtout totale maîtrise de soi. Même lorsqu’il se trouve face aux personnages les plus importants, il réussit à jouer son rôle à tel point que non seulement il mystifie son interlocuteur, mais même nous lecteurs de 150 ans postérieurs nous nous prenons à son jeu.
Son récit devient alors particulièrement vivant et captivant. D’autant que ce voyageur maître de lui et de ses réactions se double d’un observateur qui sait, par un détail, aller droit à l’essentiel. Un exemple parmi mille, mais qui perdure tout le long de ce récit, c’est l’importance dévolue aux derviches ; ce sont gens de réconfort tant spirituel que matériel ! Leur foi est un gage suffisamment fort pour qu’elle ait des pouvoirs sur la vie et les conditions matérielles des gens. On les recherche donc, et on les paye pour ce réconfort … comme cela est proche de cette attitude médiévale que nous avons eue autrefois avec certains moines ou frères prêcheurs.
Importance aussi qui permet à notre voyageur de faire la connaissance des esprits les plus fins des différents lieux qu’il va traverser ; et nous ne pouvons que regretter de ne pas avoir toutes les connaissances tant littéraires qu’historiques pour en saisir toute la saveur ; certes, il y a bien quelques notes, mais ce ne sont que des indications … qui peuvent se transformer en incitations !
Observateur aussi des différents ethnies ou groupes sociaux qu’il va rencontrer, il y a les fourbes, ceux qui dévalisent les caravanes, mais il y a aussi les violents, les barbares, mais il y a aussi tous ceux en qui on peut avoir confiance ! Et il s’amuse, notre voyageur, à noter toutes ces différences, à voir comment chacun des membres de ces ethnies réagit ; c’est même parfois très drôle, comme l’attitude des Russes (ce qui pour nous lecteur contemporain, est un sujet d’émerveillement : on nous fait toucher du doigt, si j’ose dire, une nation dont on a totalement perdu le souvenir : les Russes d’avant la Révolution d’Octobre !)
De même il réussit à nous faire découvrir cette autre réalité économique qui nous échappe alors totalement actuellement : les fameux « péages » qui s’impose sans aucune règlementation ni tarif, qui se fait bien souvent à la tête du passager, et qui n’épargne personne, malgré les ordres qui ont pu être donnés ! Stupéfiant, qu’il s’agisse de traverser une rivière, qu’il s’agisse de se faire héberger dans une ville, ne parlons pas du passage d’une province à une autre, tout est matière à payer ! Et nous pénétrons dans l’univers du troc, du commerce avec des considérations économiques intéressantes sur la réelle valeur d’un produit.
Voyage stupéfiant donc, avec, et le contraire eut été impossible, avec un émerveillement très contenu de toutes les beautés rencontrées ; la vision unique de ces mosquées, ou de ces palais … il nous fait rêver à Samarkand (on comprend très bien, à le lire, la fascination que peut exercer cette ville !)
S’il sait s’enthousiasmer devant ce qu’il rencontre, il sait aussi décrire la réalité bien plus terne, ordinaire ; et il n’hésite pas non plus à mentionner l’insignifiance de telle ou telle petite bourgade … on pourrait presque dire qu’il anticipe les classifications des guides Michelin ou du Routard !!!
…
Et dire que j’allais passer à côté d’un tel récit qui se lit aussi bien qu’un bon roman, s’il n’y avait eu un ami qui me l’a prêté ! Grâces lui soient rendues publiquement !... lequel même ami m’a prêté un autre livre de même nature, dont je suis en train de me régaler, et dont, sûr, je vous parlerai très prochainement !
PS : juste un petit reproche … double : la carte donnée au début du livre est difficilement lisible et en plus, tous les noms cités dans le cours de ce récit n’y sont pas portés ! Et le récit demande à se reporter souvent au glossaire en fin de livre, ce qui, malheureusement, mais comment faire autrement ? en coupe le coté captivant !
PS Editions Phébus Libretto, 2009, 276p., 11€
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