Comme notre esprit cartésien voudrait réussir à comprendre, à cerner ce qui rend cette ville, L’Urbs, aussi fascinante ! sans même se rendre compte que vouloir analyser dresser une barrière infranchissable entre soi et le charme de Rome.
Mieux vaut se laisser guider par le seul plaisir des yeux, et même s’il faut avoir recours à quelques ouvrages précieux pour mieux se situer dans le temps, rien ne vaut que l’errance parmi des lieux mythiques.
Et pour moi, c’est toujours le même itinéraire, celui qui me remplit le plus d’aise, car il commence par la frontière entre la Renaissance et le baroque : le palais Farnese, Michel-Ange travailla à sa façade, sans la voir achevée, et Raphaël y peignit parmi ses toiles les plus célèbres. Siège de l’ambassade de France, il émane de ce palais une élégance et une prestance telles qu’on en oublie très facilement le drapeau tricolore qui ondule sur sa façade (il faut dire aussi que patriotisme et art n’ont jamais fait bon ménage !) ; j’aime cette place, le matin ou en fin d’après-midi, quand le soleil joue à cache-cache avec une bonne partie d’elle, mais laisse deviner ce sarcophage « emprunté » par les Farnese aux thermes de Caracalla ; mais n’avaient –ils pas tous les droits ces Farnese qui avaient permis et surtout financé les fouilles desdits thermes ?
J’aime aussi cette petite place du Campo dei Fiori, marché emblématique romain, et j’ai toujours une pensée émue pour Bruno Giordano qui y fut brûlé en 1600 ; hérétique, pour avoir défendu les idées de Copernic et surtout voulu en tirer des conséquences scientifiques trop dangereuses pour l’Eglise ? ou condamné parce que moine aux moeurs quelque peu dissolues, se plaisant un peu trop dans l’intimité de jeunes garçons ? Allez savoir, les voies du Seigneur et de ses représentants sont tellement impénétrables.
Quand je ne reste que peu de temps à Rome, je vais en ligne quasi directe à St Louis des Français, où je m’incline devant un autre pestiféré de l’art, mais tellement talentueux, le Caravage.
Hélas, je ne suis pas politique ou politicien, mais je ne suis jamais encore rentré au Palais Madame, siège du Sénat ; et en cette période très agitée de la vie politique italienne, s’il est un lieu bien gardé, c’est bien lui et son homologue pour la Chambre des députés, le Palais Montecitorio … j’avoue mon faible pour ces deux palais qui ne sont pas les plus beaux, mais s’il ne fallait admirer que ce qu’il y a de plus beau, y arriverait-on seulement, tant on aurait du mal à se mettre d’accord sur les heureux élus !!!
L’un des clous de la Rome baroque, c’est bien la Place Navone.
Pour y être tranquille allez-y avant les 10heures du matin, sinon, votre vision en sera altérée par cette multitude de touristes qui s’y pressent et que nombre de commerces en tout genre essaient d’attirer. En temps ordinaire, et en des lieux que je découvre, la vue de tous ces moutons, victimes du tourisme le plus éculé qui soit, a le don souverain de m’agacer ; mais la place Navone, je la connais si bien, et m’y suis toujours si bien senti que j’arrive à faire abstraction de cette foule, pour ne voir et ne jouir que de ce qui me semble essentiel…
Je ne peux m’empêcher de me rappeler cette étude sur l’Italie de la Renaissance faite par Buckhardt … et ces épisodes qu’il rappelle du Carnaval Romain, où, la place Navone, inondée, voyait des joutes navales, ou encore des attelages de nobles romains renversés par le peuple en liesse …
Je ne peux m’empêcher de penser à cette jeune romaine, une certaine Agnès qui préféra subir le martyr plutôt que d’épouser un patricien romain …
Je ne peux surtout m’empêcher de revisiter la grande rivalité entre le Bernin et Borromini ; ce dernier ayant construit, l’église Ste Agnès in Agone, un des exemples presque parfait de l’architecture baroque, le Bernin dans un accès de jalousie, donna à l’un des fleuves de sa gigantesque Fontaine des Fleuves, une attitude de révulsion telle qu’il lève le bras comme pour se protéger de la chute éventuelle de l’église.
On peut dire ce qu’on veut du Bernin, mais cet artiste avait vraiment le sens de la sculpture ; et la place Navone nous en donne un magistrale exemple ; certes il y a donc cette Fontaine des quatre fleuves, mais allez détailler la fontaine au sud de la place, celle dite du Moro … rêvez avec tous ces jets d’eau, ébattez-vous avec les dauphins et ou encore rassasiez-vous de tous les mots que semblent vous adresser ces visages aux regards si énigmatiques !
D’accord, la fontaine du Nord de la place est beaucoup plus récente, mais même datant de la fin du 19e siècle, comme son dessin, du Bernin aussi, respecte l’unité de la place !
Des heures durant je suis resté à les admirer, arrivant jusqu’à me pénétrer que ces statues, il ne leur manquait qu’une seule chose, c’est d’avoir le même souffle humain que moi.
Et si, après tant d’émotion, il vous faut vous détendre, alors n’hésitez pas à entrer dans le café qui fait face à l’église, le café y est excellent, et à peine plus cher qu’en ville, c’est peu dire ! Curieusement j’y ai aussi testé le vin blanc – rien de meilleur que ce verre de 11h, tant le vin blanc dei castelli romani est parmi les plus bons crus qui puissent se déguster ! -, et pourtant je n’en ai gardé aucun souvenir …
Le Panthéon vous attend, certes, et ayez des yeux d’amoureux pour son obélisque comme pour celui de « petit éléphant » dans une place toute proche.
Je ne suis guère attardé Place de Montecitorio et place Colonna, toutes deux bouclées par les forces de l’ordre, il y avait une séance très importante à la Chambre des députés ; je n’ai pris que le temps de saluer la fontaine place Colonna ; dès qu’il y a un brin de soleil, elle prend alors une de ses teintes orangées qu’on ne rencontre que très rarement, comme à la Fontaine Place du Quirinal, ou encore celle du Palais Farnese. Je me suis toujours délecté de cette couleur, indissociable pour moi de la chaleur romaine.
De là à la Fontaine de Trevi, il n’y a que quelques dizaines de mètres.
O Dio ! Ai-je jamais vu autant de gens sur cette place ? Je n’en suis pas sûr ! Faut-il vraiment jeter en arrière une pièce de monnaie dans ce bassin pour être sûr de retourner à Rome ? Je n’ai du, par amusement, accomplir ce geste qu’une seule fois, et pourtant je ne compte plus mes séjours romains.
Mastodonte cette Fontaine, c’est le moins qu’on puisse dire, mais comme elle s’harmonise parfaitement avec la forme de la place qui l’accueille ! On dit que son architecte a repris, un siècle plus tard, un dessin du Bernin ; pourquoi pas ? En tout cas, l’on comprend parfaitement pourquoi un Fellini a été impressionné par elle, et en a fait une des scènes cultes de sa « Dolce vita ».
Vous vous interrogez sur la présence de l’eau à Rome, et sur l’utilisation qui en est faite, en particulier avec toutes les fontaines que vous pouvez rencontrer ; vous ne les verrez pas toute, il y en aurait un millier, mais comme beaucoup sont dans des cours intérieures privées, vous vous contenterez de celles publiques, et croyez-moi cela en fait un bon paquet : j’ai essayé autrefois de les dénombrer … je suis arrivé à 200 environ, mais… en en ayant sûrement omis ! (puisque lors de ce dernier séjour, j’en ai rencontré d’autres, eh oui !!!) L’eau, mais est-ce un problème à Rome ? Oh que nenni ! Le sous-sol des collines avoisinantes en regorge à volonté, il suffisait de construire les aqueducs nécessaires, ce qui firent très bien les Romains (il en reste encore un en usage !) ; et cette eau est délicieuse, et croyez-moi, lorsqu’il fait sur les 40 degrés, en été, il n’y a pas de meilleur rafraîchissement !
Si vous n’êtes pas trop fatigué de votre journée, allez-donc l’achever sur un autre haut lieu du baroque : la piazza di Spagna et la Fontaine de la Barcaccia, petit joyau du Bernin, encore lui !
Là aussi beaucoup de monde, sur les escaliers qui mènent à la Trinité des Monts, mais cela s’accorde tellement bien avec le climat de nonchalance qui entoure place et escaliers …
Pour la route, juste histoire de dire que je ne vous aurais pas tout caché, une dernière photo, celle d’un petit obélisque que j’aime beaucoup ; il y a en beaucoup à Rome de ces petites merveilles, celui du petit éléphant, ou encore celui du Pincio (je n’y suis pas retourné et donc je n’ai pas de photos récentes !) ; non, celui-là, il est piazza Repubblica, caché au milieu d’arbres, mais comme il est beau …
Qu’il puisse occulter l’infâme enseigne d’un Mac Donald dont on se demande comment il a pu avoir l’autorisation d’ouvrir dans un tel lieu, face à l’une des plus belles fontaines de Rome !