Maurizio De Giovanni : L’hiver du commissaire Ricciardi
Naples, et son théâtre San Carlo, de renommée internationale. On se prépare à y donner, les deux petits opéras de Leon Cavallo, Cavalleria rusticana et Paillasse. Et à l’affiche un immense ténor, Arnaldo Vezzi, qui a supplanté, jusque chez le Duce (nous sommes en 1931), l’autre très grand nom, historique celui-là, Caruso. Mais voilà, au moment où Vezzi devrait s’apprêter à rentrer sur scène, on le découvre dans sa loge gisant dans son sang.
On imagine sans peine ce qu’une telle nouvelle peut provoquer au pays du bel canto.
Mais heureusement, ce pays a lui-aussi d’illustres et efficaces commissaires, dont Ricciardi qui aura tôt fait de découvrir et confondre l’assassin.
Il n’est guère intéressant de relater toutes les péripéties de cette enquête.
Mieux vaut lire ce roman.
Par contre il semble plus intéressant de se pencher sur ce polar et tenter de le confronter à la littérature policière italienne ou la concernant (je pense à Donna Leon qui, bien que n’étant pas italienne, place toutes les enquêtes policières de son commissaire Brunetti, dans le cadre de Venise !).
Comme chez cette dernière, et comme chez Camilleri qui ppace toutes ces enquêtes dans une localité sicilienne fictive, nous avons chez De Giovanni le même cadre : Naples.
Les personnages ? autre point de similitude entre ces trois écrivains : un commissaire, sympathique même si revêche, bourru, et toujours accompagné d’un sous-fifre qui l’admire et qui participe efficacement à l’enquête. Et en opposition : ces commissaires sympathiques se heurtent à un supérieur, arriviste, incompétent … et complètement irresponsable !
Une fois campés ces personnages, il ne reste plus qu’à trouver un bon sujet, ou à défaut, une énigme pleine de suspens ; ceci fait, il ne reste plus qu’à inventer le déroulement, avec ces inévitables fausses pistes qui entraînent des rebondissements ; et c’est une technique éprouvée : faire semblant de prêcher le faux pour appâter les lecteurs et les laisser dans l’ignorance jusqu’à la toute fin.
Pourtant là commencent les différences : en particulier dans la façon dont sont traités ces cheminements ; chez Camilleri, il n’y a pas de problème on a les mêmes doutes que le commissaire Montalbano, on vit avec la même intensité chaque épisode. Chez Donna Leon, on décroche, déjà, on s’assimile moins au commissaire Brunetti, et on commence à deviner que les fausses pistes dans lesquelles il voudrait nous entraîner, sont réellement de vraies fausses pistes, et donc, sa mayonnaise ne prend plus, ou plus exactement le lecteur devient de plus en plus extérieur. Chez Di Giovanni, c’est complètement différent, on est davantage en présence d’une partie d’échecs ; il y a tout un processus qui s’enclenche et qui doit amener à la résolution finale ; certes on va se retrouver en présence de quelques difficultés, mais qu’importe, la stratégie changera quelque peu, on aura la satisfaction intellectuelle, mais on ne se laissera pas prendre émotionnellement.
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas écrit : ce n’est pas parce qu’on reste quelque peu désincarné dans cette lecture et ce n’est pas parce qu’on ne se laisse pas prendre au jeu des fausses pistes, qu’il s’agit pour autant d’un mauvais roman policier.
Non car il y a aussi de très belles pages : ce qui se cache derrière l’apparente froideur et « déshumanité » du commissaire, sans oublier cette petite Enrica, que reluque en timide voyeur inconscient, le commissaire, ou encore la passionnée Maddalena… et l’on ne peut passer sous silence non plus le fourmillement de cette vie qui se cache dans un opéra, ni non plus, même si cela est facile à quelques 70 ans de distance, la critique du régime fasciste, de ses thuriféraires et des innombrables arrivistes qui gravitent autour.
Des pages aussi très intéressantes, toutes celles qui interrogent sur les causes des drames humains : l’amour et la faim, c’est-à-dire toutes les souffrances par lesquelles nombre d’assassins sont passés. Il y a derrière cette quête une analyse serrée des causes sociales qui peuvent prédisposer à l’assassinat. L’auteur ne va pas jusqu’à proclamer qu’il pourrait y avoir un déterminisme social qui ferait que certains individus sont plus sujets que d’autres à devenir des assassins … mais il n’en est pas là, et en même temps, il tente d’apporter par son récit et l’histoire de ses personnages des solutions sociales qui … comme on est proche de notre actualité !!!
Un roman qui se lit donc facilement, et somme toute, avec beaucoup de plaisir.
Editions Payot/Rivages/Noir, 2011, 266p, 9€
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