Philippe Beaussant : Le Rendez-vous de Venise
Est-il besoin de présenter Philippe Beaussant ? Figure emblématique, s’il en est de l’esthétique baroque. Ses ouvrages aussi bien documentés qu’argumentés et d’une étonnante lisibilité sont la référence par excellence. Même si je savais qu’il avait commis quelques romans, je n’avais jamais eu la tentation de me plonger dans l’un d’entre eux.
L’occasion, imprévue, se présenta, et impossible de me dérober à ma curiosité.
D’autant que lorsqu’on mentionne Venise, il y a quelque chose en moi de complètement irrationnel qui se réveille … même si par la suite je dois être déçu, y compris lorsqu’il s’agit de très grands écrivains.
Mais que pouvait donner la conjonction d’un érudit baroque et la création romanesque du même érudit portant (tout au moins en titre) la référence à Venise, autre très grande patrie du baroque ?
Pouvait-il y avoir une autre histoire si tant est qu’un auteur s’inspire aussi de sa propre réalité ? Charles un esthète de la peinture baroque et pré baroque et aussi enseignant, aura une très brève liaison avec Judith, une de ses étudiantes bien plus que jeune que lui. Pierre, le neveu de Charles, qui lui a servi très longtemps de secrétaire, va découvrir, à sa mort, un carnet intime et cette liaison. Le hasard le fera la lui rencontrer, elle et sa fille …
Je ne vous en donnerai pas la fin, car il faut quand même conserver un certain suspense à ce récit ; mais surtout parce que j’ai été déçu de cette fin, trop conventionnelle, voire trop facile, et que je regrette par ailleurs pour ce récit qui exerce un attrait indubitable sur le lecteur.
Alors en quoi cet attrait ?
D’abord cette liaison profonde entre l’être humain, fait de chair, de réactions et de sentiments, et le monde de la création picturale ; liaison certes mais aussi fusion : réussir à discerner la personnalité d’une personne rencontrée grâce à la connaissance qu’on a pu avoir de l’être humain en général à travers le regard de peintres et de celui qu’on a pu porter sur leurs toiles, est une idée qui me plaît beaucoup ; elle est loin d’être farfelue ou marotte d’un esthète attardé, elle montre au contraire à quel point l’humain est tributaire de ce qu’il crée et comment sa création influe sur le monde réel rencontré.
Ce qui me plaît aussi dans la très brillante et fascinante illustration qu’il fait de cette idée, c’est sa transposition sur le plan des sentiments ; à l’érotisme débridé voire à la pornographie déprimante qui s’empare trop souvent de notre littérature, Philippe Beaussant explore cette autre conception de l’amour, lien absolu entre des impératifs physiques et des exigences spirituelles ; lien qui exige également qu’il n’y ait nulle prépondérance de l’un de ces termes.
Il y a une très grande pudeur chez cet auteur mais ce n’est pas par un souci d’une moralité ou d’une pudibonderie excessive, non ; on sent bien que le respect de cette conception de l’amour a ses propres exigences et ne peut être défloré par débordements que même le lecteur le plus coquin n’attend même pas !
Théoriser sur un roman, c’est sans doute très bien, à l’instar de ce gourmet qui va décortiquer la recette de tel ou tel chef pour mieux l’apprécier … mais lire le roman, comme savourer ladite recette, c’est encore mieux ; et si mes quelques commentaires vous ont mis l’eau à la bouche, alors n’hésitez pas un instant !
PS Livre de Poche, 2005, 187p., 5€
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