Charif Majdalani : Nos si brèves années de gloire
Il y a une façon typiquement méditerranéenne de penser la langue, de l’écrire quitte à en bafouer toutes les règles académiques pourvu qu’elles se plient aux exigences et aux plaisirs de l’auteur ; et il ne trompe pas, ce moule, car il est inimitable ; quiconque s’y essaierait qui ne serait pas lui-même de culture méditerranéenne, échouerait lamentablement dans sa tentative et ne pourrait que provoquer désintérêt, mortel ennui et pire même un rejet absolu !
C’est dire avec quelle émotion j’ai ouvert ce roman de Majdalani (encore un auteur dont j’ignorais jusqu’au nom !) ; j’aime cette façon qu’il a d’interpeller d’entrée de jeu son lecteur, et qu’il renouvellera à quelques reprises par la suite ; cela peut ne pas plaire, rebuter, mais c’est aussi une façon tellement astucieuse pour obliger ledit lecteur non seulement à rentrer dans cette histoire que l’auteur veut nous faire partager, mais aussi à en devenir en quelque sorte un témoin actif, presqu’un acteur.
J’aime cette sensualité qui se dégage tout le long de ces pages avec une force dont on sent bien que l’auteur a du mal à se départir. Bien sur elle (la sensualité !) concerne ses relations avec les femmes, et en particulier ces deux déesses qui l’ont tellement frappé ; il y a une énorme naïveté, presque d’adolescent, face à l’énorme rouerie de la première ; mais cela est décrit avec une telle volubilité, et aussi un tel humour qu’on se prend au jeu, qu’on est presque cet encore adolescent et qu’on se retrouve tout aussi déçu que le héros. Quant à la seconde femme ; celle qu’il va nommer Monde, on est emporté par ce même amour du verbe, ce même élan, ces pulsions qui ne cèdent qu’à contre cœur le pas à la raison.
Avec tout cela, me direz-vous, vous êtes en train de nous décrire un chef d’œuvre de la littérature !
Oh, comme vous allez vite en besogne !
Ou plutôt comme j’aimerais qu’il en fût ainsi.
Passons rapidement sur ces premières expériences de travail, même si l’œil critique, amusé qu’il porte sur ce monde n’est pas fait pour nous déplaire. Mais attardons-nous sur ce qui a constitué la part majeure majeur de sa vie ; ce risque énorme qu’il a encouru en allant dévaliser une entreprise nationalisée en Syrie, pour transporter toutes ces machines à tisser dans les locaux désaffectés de l’entreprise de son père. C’est un très beau récit, d’autant plus beau que la motivation principale de s’enrichir n’a pour seul but que mieux réussir à séduire, le moment venu, cette « Monde » qui appartient à un autre … qu’il aurait tant voulu être ! L’auteur fait à l’évidence preuve d’une grande maîtrise de l’art du récit : il sait mettre en évidence tout ce qui compose les aspects dramatiques, ceux qui risquent à tout moment de faire capoter son entreprise ; il sait aussi mettre en relief tous les caractères humains des protagonistes, et aussi des personnages secondaires, n’hésitant pas dans certains passages à manier l’autodérision. Bref un grand moment pour le lecteur.
D’autant plus grand que le succès de son entreprise et la réussite qui suit, vont se trouver annihiler par des évènements dramatiques qui nous ont tous frappés : la guerre civile qui a endeuillé le Liban, dans les années 1975, et fait voler en éclat ce qui, jusqu’à présent, avait été cette marque caractéristique de la société libanaise : l’art que les différentes communautés libanaises avaient de réussir à vivre ensemble, en bonne intelligence voire dans une harmonie. Le monde entier en était tellement stupéfait et admiratif que le Liban était, dans un Moyen-Orient fort troublé, devenu un exemple …
Que ne s’est donc arrêté là le roman ! Tout était dit et écrit. Malheureusement, Majdalani, sans doute par souci d’une vérité anecdotique, a voulu continuer son récit, et donc rééditer l’exploit de déménager ses machines et son entreprise … hélas, cette redite, aussi talentueuse soit-elle, a trop le goût du déjà connu pour qu’on puisse y attacher l’importance que l’écrivain voudrait qu’on lui portât ; les dernières pages du roman deviennent alors fastidieuses, malgré les péripéties et le happy end final.
Comme je comprends alors ce courant littéraire dont les représentants ont tenté, il y a quelques années, d’écrire plusieurs fins à leurs récits ; on serait presque tenté dans le cas de Majdalani de prendre notre plus belle plume et de trouver une toute autre fin à son roman … œuvre qui serait hélas vouée au plus total échec, car comment posséder comme lui l’art de la langue (cf. le début de cette critique). Contentons-nous seulement d’imaginer pour nous tout seul, en totale fantaisie !
PS Editions du Seuil, 2012, 188p., 16€
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