Bienheureux fûmes-nous, cette centaine d’auditeurs qui avons pu assister au concert donné par « Il Nuovo Concerto » en la chapelle Saint François-Xavier de Rennes.
Alléchant, malgré son austérité apparente, le programme proposé : pensez, « Les Leçons de Ténèbres » de François Couperin et précédant chacune d’entre elles, une pièce de Marin Marais, dont « Le Tombeau de Sainte-Colombe ».
Réactionnaire, mystique, petit-bourgeois, musique de classe, vous pouvez affubler ce programme de tous les qualificatifs que vous voulez, et je m’en moque éperdument, car ce n’est pas parce que je suis de « gauche » que je dois rester insensible à cette musique (pire la dénigrer !) qui fait la grandeur de toute l’histoire de la musique.
Car elles sont belles ces œuvres, et d’une beauté qui dépasse toute définition, toute tentative d’explication ; on la reçoit comme un stupéfiant coup de poing à l’estomac ; elle s’empare de tout votre être, corps et esprit, et elle s’impose avec la même évidence que l’air que vous respirez, que les rayons de ce soleil qui vous réveillent !
J’avais hâte d’entendre in vivo ce que des disques m’avaient fait découvrir ; et le plaisir que j’en ai tiré, a, et de beaucoup, dépassé celui que j’en espérais.
Ce sont des œuvres qui ne souffrent absolument pas l’approximation ; on ne peut se contenter avec elles de la mediocritas aurea vantée par le poète. Elles exigent tellement des interprètes qu’il faut être rompu à toutes les subtilités de l’art baroque pour en rendre toutes les nuances, tous ces détails qui surprennent et ravissent en même temps.
Les leçons des ténèbres ! Texte du prophète Jérémie sur la décadence de Jérusalem et cet appel qu’il lui lance pour qu’elle change. « Jerusalem converte » : Jérusalem, redeviens ce que tu étais. Certes, il s’agit là d’un texte éminemment religieux, il est du reste intégré dans la liturgie du Jeudi Saint (le jeudi précédent Pâques) ; mais c’est aussi un texte tout autant symbolique, et quand le prophète lance son incitation à changer ce n’est pas à une conversion religieuse qu’il appelle seulement, mais c’est aussi tout une morale civique, on dirait aujourd’hui citoyenne, qu’il réclame.
La religion a cet aspect très pratique (pour la réflexion comme pour l’engagement politique), c’est que s’appuyant sur des pratiques anciennes, elle permet de les dépasser tout en donnant des arguments pour qu’on la dépasse : l’exemple type en est Noël, que la religion catholique a emprunté aux antiques saturnales, et que notre rationalisme a fait évoluer en une grande fête familiale via les cadeaux distribués aux enfants …)
Mais restons dans le pur domaine de la musique et dans celui des Leçons des Ténèbres de François Couperin ; on a tous admiré la parfaite cohésion entre le clavecin et la viole, et entre ces deux instruments et les voix ; un ensemble exceptionnel par cette complicité qu’ils ont eue entre eux et par cette unité d’interprétation qu’ils ont manifestée.
A titre très personnel j’ai été un peu gêné par la prononciation latine des deux voix, mais c’est que mon habitude italianisante est en divergence avec la façon dont le latin se prononçait au 17e siècle … mais on s’y fait si vite ! surtout lorsqu’on est en présence de deux chanteuses avec un tel talent ! Il serait vain de vouloir en détailler toutes les qualités, cet art si complexe et pourtant donné avec un tel naturel de tous les ornements, cette maîtrise vocale qui autorise toutes les nuances et les rend audibles jusque dans leurs extrêmes limites par tous les auditeurs, cette expression poussée à ce point qu’on en arrive à comprendre le texte malgré toutes les difficultés qu’il recèle. On ne m’en voudra pas d’avoir eu un faible pour la voix de Judith Fa, son timbre m’a subjugué … cette appréciation totalement suggestive n’enlève bien évidemment rien à la qualité de Myriam Arbouz ; à travers elles, on a pu admirer l’immense travail que réalisent des structures comme le Centre de Musique baroque de Versailles, ou encore le Conservatoire supérieur d’Amsterdam ; sans ces deux piliers, que serait la musique baroque ? Décidément, comme la France est riche de chanteuses de talent et comme il est dommage qu’elle – la France – ne sache pas leur en être reconnaissante !
J’avoue mon ignorance, je ne connaissais pas Matthieu Lusson ; j’ai beaucoup aimé sa façon très intimiste de jouer, à l’opposé avec le mas-tu vu de nombre de solistes ; on était si proche (enfin on l’imagine) de ce que pouvaient être nombre de petits cercles de musiciens qui se produisaient dans nombre de demeures princières ou bourgeoises aux 17e et 18e siècles ; et, cerise sur le gâteau, rappel de ce grand film qui a fait découvrir la viole, « Le tombeau de Sainte-Colombe ». En cela il a été aidé par une autre complicité, celle de Pascal Dubreuil dont le clavecin, toujours aussi somptueux, nous renvoie encore et toujours à de ces deux grands siècles de musique française et surtout à tout cet imaginaire qu’ils engendrent en nous.
Vraiment, ce furent de très grands moments de bonheur, d’une intensité musicale exceptionnelle. Et dire qu’il y a des citoyens qui osent déclarer qu’il ne se passe rien en musique à Rennes ! Que serait-ce alors s’il se passait quelque chose !
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