Mercredi 6 juin
Victor Erofeev déclare qu’un écrivain ne devrait pas faire d’autobiographie ; heureusement, je ne le suis pas, sinon je m’attirerai toutes ses foudres, ce qui me déplairait fort, moi qui l’apprécie tant !

Je peux m’interroger s’il est bien nécessaire dans cette relation de voyage, de mentionner les moments libres que nous avons eus ; pourtant si je cède à cette exigence, ce n’est pas par caprice narcissique, mais seulement parce qu’il y a, que je le veuille ou non, un lien entre ces journées dites libres et les autres où nous nous retrouvons en groupe.
Nous profitons donc de ce matin que nous avons à notre disposition pour faire un saut au musée du Bardo ; notre hôtel en étant trop éloigné pour prendre les transports en commun, nous optons pour une solution beaucoup plus rapide, le taxi. Notre chauffeur, après les traditionnels commentaires sur le temps, n’hésite pas à se livrer et à déverser toute la bile qu’il a contre l’ex-président Ben Ali et surtout contre les Trabelzi, famille de l’épouse de ce même Ben Ali. Nous retrouvons les mêmes ardeurs, les mêmes raisonnements mais moins enthousiastes et emprunts d’une certaine amertume, que ceux que nous avions entendus en Septembre dernier. Et encore le même bon sens contre la puissance de l’argent ; en longeant une rive de l’ancien lac de Tunis, une dénonciation sans appel de la spéculation qui a frappé l’ancien régime : des terrains achetés à 25 dinars tunisiens (12 euros environ) et revendus une fois construit des centaines de milliers le même mètre carré (ce chauffeur parle de millions de dinars au mètre carré, mais je pense que c’est une confusion due essentiellement au fait que le dinar est divisé en millième et non en centième comme nous avec l’euro !) ; d’où l’interrogation sur la valeur réelle du travail ! le travail l’autre grand mal de la société tunisienne : les universités sont pleines, mais que faire de tous ces diplômés qui en sortent ?

Homme sympathique, mais d’une lucide résignation, que ce chauffeur qui amène en toute tranquillité au Bardo, le plus grand musée dans le monde méditerranéen, consacré à la mosaïque romaine et paléochrétienne. Nous l’avions vu dans les années 90, mais il a été depuis restructuré.

Une des anciennes résidences des beys, les maîtres de la Tunisie, il a été très habilement réaménagé pour accueillir les plus prestigieuses mosaïques romaines trouvées en Tunisie. Un guide s’offre spontanément à nous … gratuitement ; l’occidental (et j’en fais partie) se méfie toujours quand un Tunisien parle de gratuité ; il a l’impression (et cela se vérifie très souvent dans les souks) qu’il se verra obligé d’acheter quelque chose ! Mais là dans ce musée, cette présentation est surprenante, et il s’explique : il a été formé par l’UNESCO, il en est fonctionnaire et payé par cette même organisation. Pendant deux heures et demis, nous avons droit à une visite détaillée de toutes les mosaïques, mais je décrocherai au bout de deux heures (c’est ma limite dans n’importe quel musée) ; cela n’a guère d’importance puisque la dernière partie, consacré à la mosaïque paléochrétienne marque étrangement la décadence de cet art et est bien moins raffinée et donc beaucoup moins intéressante esthétiquement que les mosaïques romaines.

Nous touchons du doigt les grands thèmes de la mosaïque « païenne » ; l’art de bien vivre, Bacchus et l’importance de la vigne ; mais aussi le thème de la vie avec en particulier les quatre saisons représentant aussi les quatre âges de la vie ; mais encore ces sources d’inspiration mythologique, Diane Chasseresse, Neptune et Océan, sans oublier l’un des chefs d’œuvre absolue : Ulysse et les sirènes ;

notre guide nous décrypte ce qui est immédiatement perceptible – la construction de ce « tableau » avec en opposition les regards diamétralement opposés des marins et d’Ulysse, mais aussi ce qui l’est moins, les pattes d’oiseaux des sirènes, conformes aux vers d’Homère, traitant les sirènes d’oiseaux anthropophages, et que la tradition a volontairement gommée ne gardant des sirènes que l’image de la femme tentatrice. Beaucoup moins évident encore la façon dont le son – de légers traits en formes d’ondes – est représenté sortant des instruments de musique.
Fascinant ! Comme ces autres détails qu’il ne manque pas de nous souligner dans d’autres mosaïques : les gouttes de sang s’échappant des blessures faites aux animaux, pour bine montrer les scènes de chasse, ou encore cette représentation unique : une femme centauresse !

Mais la mosaïque n’est pas un art que l’on peut étudier ou admirer in abstracto ; par ses thématiques (religieuses ou sociales) elle renvoie aussi à nos propres problèmes de société ; notre guide se livre alors sur quelques-uns des aspects sociaux actuels de la Tunisie : croisant par hasard le ministre de l’enseignement supérieur, accompagné de quelques huiles du musée, il n’hésite pas nous en dire tout le mal qu’il en pense : parler, parler, mais surtout ne rien faire ! Sur la montée du fondamentalisme, il nous semble excessivement optimiste, selon lui ce n’est qu’une centaine d’activistes qui font beaucoup de bruit, se déplaçant beaucoup et donnant ainsi l’illusion … on voudrait bien le croire … mais il n’est que de voir le nombre de plus en plus important de femmes entièrement voilées de la tête aux pieds pour douter de son optimisme…
Optimisme qui sera fortement mis à mal lorsque que quelques jours plus tard des salafistes saccageront une exposition d’art contemporain au prétexte d’une insulte à l’islam et provoqueront de tels désordres que le couvre-feu sera instauré dans 8 gouvernorats (plus ou moins l’équivalent de nos départements), dont celui de Sousse.
Il nous fait déjà penser à réintégrer le groupe ; nous avons rendez-vous à 15h pour une surprise … mais en attendant nous rejoignons le centre de Tunis où nous connaissons certain restaurant, le Capitole : rapport qualité/prix, il est difficile de trouver mieux. Comme par hasard nous rencontrons Charles et son ami québécois, Gaston, attablés à la terrasse du Café de Paris, se désespérant d’obtenir à manger… nous les entraînons donc au Capitole. A eux deux ils forment une paire de pince sans rire : il est impossible de s’ennuyer avec eux ! Gaston nous fait penser à notre ami de Montréal, Alex, lui-aussi professeur de gym. Même tournure d’esprit, mêmes intonations et accent !
Ensemble nous prenons le TGM (ce train de banlieue qui dessert au départ de Tunis, La Goulette et la Marsa) ; décidément ma mémoire est prise encore en défaut : impossible de me rappeler que la gare de départ de ce train était beaucoup plus proche du centre ville ; et ne seraient les affirmations de Charles et plus tard celles de nombreux autres de mes anciens camarades, j’aurais juré qu’elle avait été toujours là où elle est actuellement.
Et je constate, non sans une certaine désillusion, que ma mémoire a omis, volontairement ou non, certains détails pratiques, qu’elle en a transformé d’autres … bref qu’en un mot à cause d’elle je serai un bien piètre mémorialiste ! Et qu’il était temps que grâce à mes camarades, je puisse reconstruire toute une partie de ce puzzle dont j’étais en train de falsifier sans m’en rendre compte chacune des pièces.

Ce TGM a-t-il réellement changé ? Ce n’est pas parce qu’on a remplacé les rails électriques du milieu par des caténaires que pour autant les vieilles habitudes ont disparu ; comme par exemple, ce jeu, qui me faisait très peur, enfant, qui consiste à empêcher la fermeture des portes et à se pencher au-dehors pour mieux respirer … mais si il y a changement, la preuve, c’est que des flics patrouillent pour prendre en flagrant délit les coupables ; et comme partout ailleurs, c’est le même jeu du chat et de la souris, et évidemment ceux qui se font prendre, ce ne sont pas les contrevenants, ceux-là, ils ont le flaire, ils voient les gendarmes de loin et savent se tirer au bon moment ; non, ceux qui se font coincer, et interpeller, ce sont ceux qui ont les apparences de voyous mais qui ne le sont pas ; et là aussi, c’est le délit de faciès, de modes vestimentaires qui l’emportent !
Comme disent les Italiens « Tutt’il mondo, paese ! »

L’autre grand moment très fort de cette journée, et l’un des principaux de ce séjour : notre visite dans les lieux de notre enfance et adolescence, ce pensionnat qui nous a accueillis de nombreuses années. Comment qualifier cette émotion ? Nous sommes redevenus l’espace d’un couple d’heures de grands enfants malgré nos apparences d’adultes bien murs ; nos réactions spontanées ont si peu ressemblé à celles qu’on aurait pu attendre de ces hommes respectables que nous sommes devenus ! Nous avons essayé de retrouver nos salles de classe ; mais en ce qui me concerne cela a été bien plus de l’ordre de l’imagination et de l’autosuggestion. Et même les figures de mes professeurs, musique, latin, français, mathématiques ou arabe, sollicitées à l’envi, j’ai été incapable de les restituer dans ce contexte : elles ne sont que restées très floues dans quelques circonstances très particulières, ressortissant beaucoup plus d’un ordre émotionnel ou sensitif que d’un cadre physique rigide.
J’attendais beaucoup de nos dortoirs, souvenirs de ces nuits, où insomniaque, je me réfugiais dans les w.c. (turcs bien sûr !) et où je découvrais le théâtre classique (Molière !) seules les crampes, où des camarades pressés par d’urgents besoins me faisaient laisser la place … souvenirs de ces nuits enchanteresses lorsque le muezzin proche lançait le premier appel à la prière, vers les 3 ou 4 heures du matin, fascinant ! Mais où sont-ils donc passés nos dortoirs ? Transformés en trois ou quatre salles de cours, disparus, volatilisés.

Une fantaisie, dans cette salle de musique : qui a écrit une clef de sol ? et on nous a photographiés Joseph et moi (les deux musiciens de notre promo !) entourant cette clef de sol … discrètement, j’ai ajouté ma touche personnelle, dessinant pour les élèves du lendemain une clef d’ut : son graphique me plaît tellement !
Désespérant, comme si ma mémoire avait déclaré forfait !
Et pourtant, non, au contraire, un sentiment énorme d’espérance, de reconquête de mon passé, à voir tous mes camarades vibrer, redevenir enfants, comme si leur avenir était encore disponible et à portée de leurs mains ; alors comment leur résister ? N’était-ce pas par eux, et par eux seulement que je pouvais reconstituer ces moments heureux de mon adolescence ?

Mieux même : les lieux ont repris l’espace de quelques instants cette dimension originelle, comme si à la réalité d’aujourd’hui se superposait une autre carte postale ou topographique de cette réalité d’autrefois … allant jusqu’à rouvrir ce sentier qui, traversant la voie ferrée, s’élancer à l’assaut de la sauvage colline de Sidi Drif. C’était notre piste d’entraînement au cross, nous y rencontrions très souvent de fabuleux lézards verts qui devaient avoir aussi peur que nous …
Après avoir reçu un témoignage poétique très fort de Corrado Emouvant et ému, le directeur de cette école privée qui a succédé à notre pensionnat prend congé de nous ; pour terminer, quelques mots sur la nouvelle situation politique tunisienne, mais aussi un appel très fort aux européens pour qu’ils apportent à la Tunisie tout le soutien dont elle a besoin… avec en détail ce festival des cultures qu’il a créé et pour lequel il sollicite des ensembles européens.
Pour terminer cette après-midi, un lien très fort entre le passé et le présent ; sur la plage de la Marsa, un bâtiment excitait ma curiosité d’enfant : s’avançant dans la mer au bout d’une petite jetée, il prenait des allures de château-fort ou autres forteresses prêts à repousser d’éventuels ennemis, forcément des méchants, on m’avait tellement inculqué le manichéisme, les bons et les mauvais, et baste ! Plus tard j’ai cru savoir qu’autrefois il avait pu servir de casino, mais que connaissais-je de ce mot ?
En tout cas, il n’avait pas, il ne pouvait pas avoir la signification du mot italien … encore que, je me suis laissé dire aussi qu’il aurait pu abriter le bey et sa suite de 40 ou 50 femmes (je n’exagère pas, puisque le bey le plus important a détenu ce chiffre record ! les pauvres !) lorsqu’il pratiquait les bains de mer … ah, les fantasmes que cela a pu me procurer ! Bien autre chose que cette vision qui m’a marqué à vie : sur la plage déserte, à l’époque, y-avait-il cinq maisons ?, la femme de l’ambassadeur en maillot de bain (une pièce !) prenant le soleil ! Femme extraordinaire dont une jambe (vous savez ce que sont les adolescents qui se laissent séduire par ces jambes qui n’en finissent pas… !) était complètement imberbe, et l’autre recouverte d’une toison incroyable …
Bien que cette plage soit complètement transformée, avec un front de mer qui ressemble tellement à tous ceux qu’on peut retrouver dans n’importe quel méditerranéen, de la revoir ravive en moi ce souvenir … je pourrai presque mettre un visage sur ce corps !

Il est toujours là ce bâtiment ! Retrouvant notre esprit d’aventurier et de corsaire, nous nous hasardons, franchissons ce petit ponton, nous nous heurtons à un restaurant fermé, mais où un employé nous indique le bar du dessus ; nous grimpons les marches, et là stupéfaction ! Avec la mer en dessous et sur les côtés, nous avons l’impression de rentrer dans un poste de pilotage de gros bateau ! Ah la mer !
Un seul défaut, ce bar ne délivre qu’une seule bière, Heineken. Il fait si soif que je m’en contente malgré mon aversion pour cette marque ; j’ai du en d’autres lieux expliquer le rejet que je fais de cette marque qui n’a pas hésité dans les années 80 à racheter nombre de petites brasseries de l’est de la France, puis de les couler, et ainsi avoir un quasi monopole de la bière ; c’est une ignominie sans nom, non seulement économique mais pire encore sur le plan même de la gastronomie : on n’a pas le droit de tuer des bières au goût unique et dont la diversité faisait partie de notre patrimoine culturel…
Mais là en Tunisie, qui s’en soucie … et pourtant en déplaise à tous les intégristes et islamistes de tout poil (tiens c’est drôle d’écrire cela pour les barbus !!!!), la Tunisie produit une bière, la Celtia, dont l’amertume et ses 5,5 degrés en font une très bonne boisson.
Face à la mer, je laisse parler Charles, il a tant à raconter sur ses expériences de navigateur, sur les particularités du monde marin d’outre-atlantique. Délicieux moments où s’effectue harmonieusement cette synthèse tant recherchée entre mes aspirations d’adolescent et cette vie qui fut mienne !
