Il en est de Versailles, comme de quelques rares grands sites culturels, il faut y aller, et y retourner de nombreuses fois avant d’en avoir pu faire le tour. Je ne compte plus les multiples séjours que j’y ai faits, et j’espérais bien, cette fois-ci, réussir enfin à découvrir quelques-uns des trésors des « Appartements de Mesdames » et en particulier le cabinet de Madame Adélaïde, chargé de souvenirs musicaux très forts du 18e siècle… mais las !
Après avoir pris mon billet, sur le site internet du château, sans qu’il n’y fut le moins du monde mention que ledit cabinet était fermé, j’ai appris qu’il était en restauration jusqu’en … novembre 2012 ! Etrange cette malédiction qui me frappe, puisqu’il y a un an déjà, j’avais failli réussir à voir ce magnifique cabinet … sauf que le matin de ce jour qui allait devenir mémorable, l’on me précisa qu’il y avait une réelle impossibilité et que l’on m’avait donné une mauvais information …
Donc, puis que billet payé, autant profiter pour revoir ce haut lieu de notre patrimoine !
Passons sur le temps particulièrement exécrable qui, malgré quelques trop brèves éclaircies et trop rares rayons de soleil, n’incitait guère à d’enchanteresses promenades dans les jardins.
Mais quelle surprise ! Un monde inimaginable avec une impressionnante queue pour pénétrer dans le château (il faudra un jour se poser la question du bien-fondé de ces mesures dites de sécurité prises dans de tels endroits !), digne de celles que l’on peut trouver aussi bien à la Ste Chapelle qu’au Vatican ou à l’entrée du Forum à Rome.
On devrait se réjouir d’un tel engouement pour les sites culturels majeurs. Et pourtant je ne peux m’empêcher d’être de plus en plus réservé sur ce tourisme de masse ; et je me demande si à force de vouloir un accès de tous à l’art, on n’est pas en train de tuer tout bonnement le sens artistique.
Goûter une œuvre d’art nécessite, en plus d’une indispensable connaissance historique, de temps pour se l’approprier, la faire sienne au point qu’elle en devienne indispensable ; du temps, mais aussi parallèlement une disponibilité d’esprit que ne peut que perturber une agitation environnante. J’ai été frappé dans ce salon d’Hercule par le grouillement de centaines de personnes, réunies aussi en de nombreux groupes touristiques ; et je me suis seulement demandé comment toutes ces personnes pouvaient apprécier ce magnifique « repas chez Simon » de Véronèse, alors même que par la densité de cette cohue humaine, il était impossible de s’en éloigner, de le voir sereinement dans sa totalité avant même de pouvoir en apprécier les détails ! Durant le peu de temps que je suis resté immergé dans cet agglomérat, force m’a été constater que ce troupeau humain était bien plus préoccupé de s’engouffrer dans les appartements royaux qui suivent que du Véronèse … le mur eût été vide, que cela eût été pareil ! Et pourtant le salon d’Hercule a une dimension importante, alors j’ose à peine imaginer ce que cette marée humaine a pu voir dans des pièces beaucoup plus petites !
Je comprends parfaitement l’aspect totalement ambigu de cette réflexion qui, prise telle quelle, frise son élitisme, son mépris pour le peuple. Mais si j’assume totalement cette réflexion, c’est pour mieux rebondir sur d’autres vérités tout aussi criantes ; pourquoi, par exemple, ne pas décréter que le château ne peut accueillir plus de x personnes à la fois, et qu’au-delà de ce chiffre, ses trésors n’étant plus accessibles, il faut donc arrêter de laisser entrer de nouveaux visiteurs ? Certes, ce serait perdre un nombre sans doute très important de visiteurs et donc de se priver de recettes ; mais ce serait le prix à payer si l’on veut que l’art soit accessible à tous autrement que formellement, c’est-à-dire en permettant à chacun d’en tirer pour soi le plus grand profit. De même qu’une politique de création de postes permettrait que des lieux réservés aux visites groupés (Chapelle, opéra …) soient ouverts à l’ensemble des visiteurs, ce qui pourrait soulager le circuit général d’une affluence telle que le visiteur ne peut que survoler au lieu d’approfondir, se livrant ainsi à une espèce de zapping culturel, pratique qui est aux antipodes de l’acte culturel !
Mais qui se soucie de toutes ces réflexions à l’exact opposé de l’air ambiant... et dire que nous sommes dans une période électorale où la pratique culturelle devrait faire partie des grands sujets à traiter !