Etienne Davodeau : Lulu, femme nue, livre 1 et livre 2
Je ne pouvais pas laisser passer le Festival de la BD d’Angoulême sans fêter à ma manière cette forme si riche de la littérature.
J’étais en train de fouiller dans les bacs à BD de l’une de mes deux médiathèques préférées ; j’avais entre les mains le livre 1 de Lulu, et j’hésitais pour l’emprunter, n’étant pas immédiatement conquis par le graphisme. Car c’est aussi une de mes façons de procéder, le titre, certes, mais surtout le dessin, s’il n’est pas, à mon goût, suffisamment suggestif, alors … et je crois bien que ce serait arrivé, si une jeune femme, membre de l’équipe d’animation de la médiathèque ne m’avait interpellé, me conseillant très fortement de lire cet auteur dont elle s’est mise à me parler avec une telle chaleur, qu’en même pas deux minutes j’étais totalement convaincu ; et au bout de trois minutes je ressortais avec les deux volumes…
Si on s’arrête à la surface des choses, oui, le dessin est simple, pour ne pas dire simpliste ; mais ne vous fiez pas aux apparences (je serai encore une fois d’accord avec la sagesse populaire pour qui l’habit ne fait pas le moine !) ; la sobriété est aussi un art ! Surtout lorsque sa seule fonction c’est de mettre en valeur le texte (j’allais écrire fort prétentieusement le message !) et de faire en sorte que jamais ce dernier ne soit occulté par une trop grande richesse du dessin.
Prenez garde ! Si vous entrez dans cette BD, vous n’aurez de cesse d’avoir lu les deux livres ! Je me suis forcé à laisser passer un jour entre les deux, histoire de mieux m’imprégner de ces aventures proposées, mais ce ne fut pas sans me faire violence !
Elle m’avait parlé, cette jeune femme, de fraîcheur, de poésie ; mais c’est encore bien plus fort. Le sujet pourrait être dramatique ou pire larmoyant ; en gros c’est l’histoire d’une femme, une quarantaine, mariée et trois enfants, qui se rend compte tout à coup qu’elle a dû passer à côté de la vie ; mais sans savoir en quoi au juste. Alors elle abandonne tout et va vivre quelques aventures. Non qu’elle veuille tout remettre en cause, mais seulement savoir si …
Rien de dramatique, rien de moralisant, seulement … seulement quoi au juste ?
Tenez si vous avez réussi à trouver ce je ne sais quoi, alors dites-le moi … ou plutôt, non ne le dites pas, ce n’est pas le résultat de cette quête qui est intéressant c’est la quête elle-même qui est fascinante ; car c’est elle qui vous oblige à remettre en question (ce qui ne veut pas dire forcément rejeter du tout au tout) ce qui a toujours été de soi, bref le confort moral d’un traditionalisme qui remonte à …
Qu’est-ce qui a été le plus beau ? Que Christophe Colomb découvre l’Amérique, ou bien qu’il ait eu la force de caractère pour entreprendre ce que lui dictaient son intuition et les prospectives scientifiques qui en découlaient?
Eh bien là, nous sommes dans le même cas de figure, et cette jeune femme (étrange que l’auteur lui ait donné comme prénom Lulu !) (1) est d’autant plus attachante qu’elle nous fait partager ses interrogations en toute simplicité ; elle a même cette extraordinaire naïveté de prétendre qu’il n’y a là rien d’immoral à ce que les actes résultant de sa démarche soient contraires à la moralité, puisque l’intention est d’une absolue pureté. Il y a là un jésuitisme originel complètement désarmant, et le pire – ou le mieux- c’est qu’on y adhère totalement !
Et l’on pénètre dans l’univers de quelques personnages imaginés sûrement, mais tellement « vrais », plausibles : ces marginaux, ou la vieille Marthe, ne parlons pas du mari momentanément abandonné.
Quand vous aurez ajouté tout cela, un art consommé de la narration ; scénario d’une simplicité tellement évidente qu’il fallait seulement y penser, ce qui n’était absolument pas … évident pour tout autre qu’un créateur particulièrement bien inspiré.
Quelle BD !
(1) J’ai bien tenté de faire quelque rapprochement avec la Lulu, opéra d’Alban Berg … mais j’ai trop peur de m’aventurer dans de longues considérations qui ne feraient que vous ennuyer. Relisez le scénario de cet opéra, c’est tout ce que je peux vous révéler comme piste !
PS Editions Futuropolis, 2008 et 2010, 78p., 16€