Je laisse aux puristes tintinophiles le soin de démonter le film de Steven Spielberg, et de démontrer, preuves irréfutables à l’appui, que cette compilation d’actions tirées de quelques albums, sans oublier toutes les « inventions » propres du cinéaste, sont contraires à l’esprit même de Hergé.
Cela ne m’intéresse pas !
Ce qui compte surtout, c’est bien que j’y ai retrouvé toute la fraîcheur de mon adolescence (non, je ne vous ferai pas le coup de l’innocence perdue !), toute cette exaltation que notre génération, non encore habituée au cinéma dont les effets spéciaux n’en étaient qu’aux touts premiers balbutiements, pouvait ressentir avec certaines albums (on ne parlait pas encore de BD) de bandes dessinées.
Je ne vous raconterai pas l’histoire, ou plutôt la trame dont s’est servie le cinéaste, on la connaît, en gros c’est la récupération par le capitaine Haddock aidé de Tintin, du trésor de son ancêtre le chevalier de Haddock. Plus quelques incursions dans d’autres aventures, comme le Crabe aux pinces d’or.
Alors, au fait !
Deux ou trois grandes chose attireront mon attention …
d’abord cette remarquable faculté du cinéaste à utiliser les moyens spéciaux pour créer cette atmosphère fantastique où plongent les racines mêmes de nos rêves ; tenez, par exemple, l’abordage entre le bateau du Chevallier de Haddock et le vaisseau pirate de Rackham le Rouge ! Ce n’est pas un abordage de pacotille, de ceux qui se passent forcément par beau temps, et qui ne laissent aucune chance aux pauvres innocents ; non l’atmosphère se doit d’être le plus dramatique possible, il y a va non seulement de la vie des protagonistes, mais aussi de l’idée qu’ils ont de leur avenir et de leur honneur. C’est donc l’appel à la tempête, celle la plus grandiose qui soit pour accompagner le terrifiant duel qui va se jouer ; tempête digne des grands peintres marins du 17e siècle hollandais, ou encore des cartons hugoliens, ces dessins à l’encre de chine dont l’écrivain français du 19e siècle savait émailler ses écrits. Ajoutez à cela cette pointe d’humour, toute emprunte de l’univers fellinien (la tempête sur la lagune de Venise, lorsque Casanova vient d’accomplie un magnifique rituel amoureux avec une nonette !), et vous aurez une scène de toute beauté.
Cet appel aux effets spéciaux pour un retour au passé était induit dans la démarche de Tintin, puisque dans les albums de Hergé, le capitaine Haddock recourt par une espèce d’autosuggestion à la même évocation du passé.
Alors quoi de plus naturel que Steven Spielberg en rajoute ; à un duel historique, se devait de correspondre une autre duel, celui beaucoup plus contemporain, celui réalisé avec des grues portuaires ; et là, chapeau, il fallait y penser, l’invention devient une véritable trouvaille dont l’invraisemblance devient tellement possible qu’il est impossible de douter de sa réalité.
Autre chose qui m’a marqué, c’est l’art narratif du cinéaste ; il a beau mélanger quelques aventures, il a beau volontairement estompé quelques autres, il ne lasse à aucun moment ; on se laisse entraîner dans tout ce qu’il nous propose, sans s’ennuyer le moins du monde, ou sans trouver quelque peu le temps long ; il y a un dynamisme qui parcourt tout le film et qui enchante autant que la lecture des albums de Hergé. Et pourtant, les écueils ne manquaient pas : l’hydravion dans la tempête, ou encore le fameux récital de la Castafiore (notons cette liberté que le cinéaste a prise avec la légendaire héroïne, puisqu’il ne lui fait plus chanter le fameux air des bijoux du Faust de Gounod, mais un extrait de Roméo et Juliette du même compositeur ; et c’est tant mieux, car me semble-t-il, l’évocation à ce qui rend particulièrement comique et ridicule la cantatrice, aurait fait vraiment tâche, une fausse note, en quelque sorte dans cette partition magistrale qui est proposée !).
Ce qui est tout aussi intéressant, c’est de voir à quel point il y a adéquation entre les personnages, l’action et ce qu’ils sont dans notre imaginaire ; on ne reprendra pas toutes les situations des principaux héros Tintin et le capitaine Haddock, il serait trop facile de montrer comment le courage de Tintin s’exerce au travers de situations qui sont à la hauteur du courage dont il doit faire preuve ; de même pour le capitaine Haddock dont le travers alcoolique est toujours utilisé à très bon escient (comme dans les albums de Hergé). Prenons un autre exemple, le ridicule des Dupont : il va se nicher jusque dans cette scène burlesque, où la façade de leur hôtel dans une ville marocaine, entraîné par une immense vague, va s’arrêter juste au bord de la mer.
Reste aussi l’autre aspect, celui qui a aussi beaucoup nui à la perception de Tintin, les opinions souvent affichées jusque et y compris dans ses premiers albums, de droite, voire fascisantes de Hergé. Ce qui pose l’autre problème très épineux, celui de l’œuvre d’art dissociable ou non de la pensée politique de l’auteur ? Faut-il condamner l’œuvre d’un Fra Angelico au prétexte qu’il était moine et très religieux, (et combien d’artistes de la Renaissance dans ce cas ?), faut-il brûler l’œuvre d’un Richard Strauss ou celle d’un Respighi parce qu’ils ont tous les deux été le soutien culturel de deux régimes odieux et condamnables, le nazi et le mussolinien ?
Reconnaissons à Steven Spielberg qu’il a su éviter l’écueil de cette liaison entre le politique et l’œuvre ; les méchants restent les méchants, les bons aussi qui l’emportent obligatoirement, le peu qu’il se permette c’est d’égratigner les puissants de ce monde, à preuve l’attitude un tant soit peu ridicule du Cheik qui assiste au concert de la Castafiore.
On pourrait s’attarder encore sur tant et tant d’aspects, mais il y en a un qui m’est apparu tout aussi important : la bande son ! Elle a vraiment sa place comme élément aussi déterminant que les effets spéciaux ou la suite narrative des évènements. Ne partez surtout pas avant la fin du générique de fin de film ; vous rateriez cette re-création où se trouve très judicieusement réinventé de Tchaikovski, Prokoviev ou même Shostakocivh. Pouvait–il y avoir une meilleure adéquation entre le monde visuel et le monde sonore, proposés par le cinéaste ?
Vous dire donc que j’ai aimé, serait peu ; et si d’aventure l’occasion se présente, ne la ratez pas, vous le regretteriez !