Almino Joao : Hôtel Brasilia
Durant six nuits, Joao recueille les confessions de son père, dont la vie a tourné essentiellement autour de la construction de la nouvelle capitale du Brésil, Brasilia. Et en même temps, aux souvenirs de son père, se mêlent les siens propres, les deux vies se confondant dans le même récit. Etrangement, on ne saura que très peu de chose de la vie de ces deux êtres : l’épouse et la mère de l’un et l’autre ne sera mentionnée qu’une seule fois, froidement, très froidement, même, un peu comme si cette femme était complètement étrangère à leur propre destinée … surprenant car ce récit ne manque pas d’épisodes à forte connotation sensuelle voire sexuelle : le père avec cette putain de luxe, Lucrétia, énigmatique personnage qui va se confondre avec la grande prêtresse d’une invraisemblable secte dans laquelle vont se retrouver les grands principes fondateurs de nombreuses religions ! Quant à Joao les initiations de ses deux tantes, Francisca et Matilde ne manqueront pas de sel .
L’éducation de ce gamin sera tout autant énigmatique ; on saura d’elle qu’il a fréquenté une école, et qu’il a rencontrée cette petite fille aux nattes ensorceleuses… une espèce de mythe qui reviendra de façon récurrente dans ce roman, comme une aspiration jamais réalisée et toujours aussi forte ! Ce que l’on retiendra surtout, c’est cette tâche que lui a demandé d’assumer son père, devenir en quelque sorte le chroniquer de la grande aventure de Brasilia ; ville dont la construction sera aussi le point de rencontre de nombreux aventuriers, personnages exaltés ou affairistes peu scrupuleux.
Ces derniers sauront mêler le père à des opérations tellement douteuses qu’on apprendra un peu tardivement (mais cela fait partie des suspens et rebondissement inhérents à chaque roman !) qu’il en souffrira au point de connaître la prison.
Mais c’est sans nul doute le premier type, l’illuminé qui intéressera le lecteur ; ce Voldovino, sur l’origine duquel on ne saura pas grand’chose si ce n’est que quelques hypothèses ; mystique, lui-aussi, entre les mains de la grande prêtresse ; il ne souhaite construire que des églises ; il semble redouter les femmes, tout en les recherchant ; il fera l’objet d’admiration de Francisca. Très secret, il laisse planer volontiers le mystère sur plusieurs zones de sa vie ; et à renforcer cette impression d’énigme, c’est ce leitmotiv qui revient constamment sur le sort final qui lui a été réservé : a-t-il été assassiné par le père de Joao, s’est-il suicidé ou est-il mort de toute autre façon. Cette interrogation est à l’origine de nombreux développements du roman ; elle entraîne le lecteur dans une luxuriance de détails (animaux, plantes…), de descriptions (sociétés parallèles, organisation de la société), de jugements aussi sur les comportements des êtres ; et on nage tout le temps entre une réalité qu’on connaît mal, et une invention qui n’a que peu à voir avec le quotidien.
A dérouter encore plus le lecteur dans ce mélange où nous entraîne le romancier, ce sont quand même toutes ces références à des personnages illustres, un président du Portugal, ou un écrivain comme Huxley, ou encore ces références à un urbanisme réel …
L’ambiguïté semble donc être la marque principale de ce roman, et c’est aussi ce qui fait tout son charme ; les personnages ne sont pas tranchés, bons ou mauvais, et jamais l’auteur ne porte de jugements sur eux ; les tantes, par exemple, dans toutes leurs aspirations sensuelles, est-ce bien ou mal ?, est-ce conforme ou non à l’image qu’elles veulent donner d’elles-mêmes ? Pour le père, c’est pareil, son désir d’enrichissement et la façon qu’il utilise, est-ce bien ou mal ? Est-ce ou non conforme à l’image que nous nous faisons de lui par ailleurs ? les différentes attitudes, contradictoires des personnages, ne sont jamais ou presque jugées moralement, car de fait ce sont elles qui conditionnent le déroulement du roman, et si on ne doit les juger ce n’est que par rapport à ce déroulement.
On n’aspire aussi qu’à une seule chose, c’est que ce roman se termine sur des conclusions solides, bien réelles et qui, du coup, satisferaient notre cartésianisme si rassurant ! Eh bien non, on reste encore sur des hypothèses tant sur la mort (réelle ou non ?) de Valdovino que sur le sort réel réservé au père ; et le pire, c’est que nous n’avons même pas de pistes sérieuses qui nous permettraient au moins de faire un choix…
Si vous ajoutez à tout cela une façon très personnelle de raconter, de mélanger sans aucune transition le style direct et le style indirect, vous rentrez alors dans un univers original et particulièrement séduisant. Nous sommes en présence d’un grand romancier qui, s’il continue sur cette lancée, devrait nous promettre encore de très grands moments de lecture.
PS Editions Métaillé, 2012, 222p., 18,50Euros