Franck Pavloff : L’homme à la carrure d’ours
Grand Nord. Zone que les soviétiques ont rendue totalement radioactive et ont donc complètement fermée, emprisonnant quelques personnes : Kolya, un descendant des Lapons, et sculpteur d’ivoire, la jeune Lyouba, la seule à être née dans cet univers, et quelques anciens ouvriers. Tout ce monde s’observe, dans une désespérée survie, et Lyouba fait l’objet de convoitises ; sous la houlette du pope, elle sera même offerte aux désirs des hommes sous le prétexte qu’elle seule peut, en enfantant, prolonger l’espèce. Il se tissera entre Kolya et Lyouba une étrange amitié, un amour quasi paternel jusqu’au jour où fera irruption dans la vie de Lyouba un étranger.
Résumé ainsi, le roman semble bien peu.
Mais attention, si vous accrochez aux premières pages, il vous sera alors très difficile de vous en séparer, tant que vous n’en aurez pas achevé la lecture. Cela est indubitablement dû au simple fait qu’il est très bien écrit, ou tout au moins que le style, la langue, le choix même des mots est en totale harmonie avec l’aura mystérieuse dont sont enveloppés les protagonistes.
Car ce qui fascine surtout c’est cette ambiance mystérieuse, d’étrangeté qui anime tout le roman ; oh, certes, ce n’est pas le premier roman entièrement bâti sur une catastrophe nucléaire (ici ce sont les sous-marins nucléaires russes qui sont en cause !), et il y en a eu d’excellents. Ce n’est pas non plus le premier roman à raconter les tentatives désespérées de survie de quelques miraculés. On devrait donc y être habitué et sans doute quelque peu « blasé » de ces perspectives dont on souhaite au plus profond de nous-mêmes qu’elles ne voient jamais le jour.
Et pourtant …
Comme il est attachant ce Kolya, non seulement par ses capacités à s’adapter à ses nouvelles conditions de vie ; mais surtout par ses références au monde culturel qui a été le sien ; il ne s’agit pas d’une vaine nostalgie (il ne me semble pas qu’on puisse avoir une lecture conservatrice de ce personnage !), mais bien plutôt d’une philosophie de confort : le rappel de coutumes ancestrales et la fidélité qui en découle est le meilleur antidote à la désespérance inhumaine dans laquelle Kolya s’est trouvé tout à coup plongé. On pourrait presque y voir (l’idée n’en est-elle pas alléchante ?) une métaphore de notre société actuelle, l’appartenance à une communauté culturelle permettant de mieux résister, mieux, d’annihiler les effets dévastateurs de la société du toujours travailler plus et du « subis, en te taisant, les lois du travail et de l’offre et de la demande économique ».
Lyouba fascine elle-aussi. C’est la rebelle dans la plus pure acception du terme. Les enfants pour elles, c’est du domaine du rêve ; elle a été la dernière, et si elle n’en fait pas, elle ne saura jamais quelle réalité peut recouvrir un tel monde. L’interdit ? Elle sait ce que c’est, le pope lui en a infligé la pire des preuves. Mais elle connaît aussi l’autre visage de l’interdit, alors, comme Kolya, elle trouve les passages secrets non surveillés, et elle redécouvre la ville d’autrefois, les espaces de jeux pour enfants, elle s’en empare, recréant sans doute cette illusion d’une autre vie… C’est son antidote à elle !
Restent les autres personnages ; en dehors de ce prince charmant (un bel happy end à ce roman), ils sont si ordinaires, si noirs aussi, et tellement proches de certains qu’on peut rencontrer jusque dans notre vie quotidienne, qu’il n’est guère besoin d’en parler, sauf pour souligner que la justesse de leur description est aussi un facteur déterminant de la grandeur de ce roman.
Un très beau roman qui donne vraiment envie de découvrir son auteur.
Editions Albin Michel, 2012, 203p., 15€